Pollution - Mutations sexuelles chez les poissons du Saint-Laurent

Les concentrations de substances oestrogènes dans l'eau du Saint-Laurent et de l'Outaouais atteignent depuis quelques années des ampleurs telles que les mâles de certaines espèces de poissons indicateurs, comme le modeste méné «Queue à tache noire», sont en voie de féminisation dans des proportions atteignant à certains endroits plus de 30 %, voire jusqu'à 50 %. D'autre part, un pourcentage inquiétant des poissons analysés affichent une diminution draconienne des fonctions reproductrices chez les mâles.

C'est ce que révèle une étude signée par six chercheurs de l'Institut Armand-Frappier et un chercheur d'Environnement Canada, qui a été publiée sans tambour ni trompette au cours des derniers mois dans la revue Toxicological Sciences. Cette étude synthétise plusieurs recherches réalisées par des étudiants et des professeurs du même institut, au cours des cinq dernières années, autour de Montréal et sur l'Outaouais.

Un complément inquiétant et tout récent de cette recherche soulève l'hypothèse d'incidences possibles sur les humains. En effet, les chercheurs ont voulu savoir si des mammifères pouvaient être affectés par les substances oestrogènes qui affectent la reproduction des poissons.

Ils ont donc nourri des rats de laboratoire avec des queues à tache noire capturés dans le Saint-Laurent, la source d'eau potable de millions de Québécois. «Nous avons noté, explique Daniel Cyr, un professeur de l'Institut Armand-Frappier qui est coauteur de la recherche initiale, une baisse de la production de spermatozoïdes chez les rats mâles et une réduction sensible de la motricité de leurs spermatozoïdes. Cette recherche nous révèle un phénomène inconnu jusqu'à présent: la bioaccumulation des substances oestrogènes est possible et nous avons assisté à son transfert d'une espèce à l'autre dans la chaîne alimentaire, d'un poisson à un mammifère. On ne peut évidemment pas en tirer la conclusion que les humains seront affectés. Mais cela soulève l'hypothèse que les gros mangeurs de poissons du fleuve ou des régions où on trouve des concentrations de substances oestrogènes pourraient être affectés. C'est une hypothèse que nous voulons clarifier par de nouvelles recherches.»

Selon ce chercheur, des personnes qui pêchent intensivement autour de Montréal et qui consomment leurs poissons trois fois par semaine pourraient être à risque. Le phénomène est d'autant plus vraisemblable que les chercheurs ont établi, par des études complémentaires, que les dorés, l'espèce sportive la plus prisée des pêcheurs sur le fleuve et l'Outaouais, sont eux aussi affectés par les substances oestrogènes, quoique différemment que les queues à tache noire mâles. Au lieu d'affecter les mâles, les oestrogènes donnent à la thyroïde le signal de ralentir la maturation des oeufs chez les femelles, oeufs qui n'arrivent plus à terme au moment où les mâles sont prêts à les fertiliser.

Plusieurs types de contaminants chimiques peuvent être perçus par le système hormonal des vivants comme un message chimique transporté par une hormone normale. On appelle ces substances des «modulateurs endocriniens», parce que les informations qu'ils transmettent, vraies ou fausses, induisent des signaux dans les cellules et le système glandulaire. Plusieurs chercheurs les décrivent comme des «imposteurs endocriniens», puisque ce sont de faux messagers hormonaux.

Parmi les produits susceptibles de provoquer ce type de réponse biologique, on trouve des détergents industriels comme les nonyl-phénols, un grand nombre de pesticides utilisés en agriculture, les BPC, des effluents de papetières qui contiennent notamment certains oestrogènes présents dans les écorces, ainsi que l'urine des femmes qui prennent des anovulants.

Globalement, écrivent les chercheurs, l'étude démontre «l'existence d'une contamination oestrogénique significative dans le fleuve Saint-Laurent, qui est associée avec un arrêt de la fonction reproductrice chez les mâles» de certaines espèces de poissons.

Cette recherche, qui contredit plusieurs bilans gouvernementaux faisant état d'une réduction significative de la pollution des eaux du fleuve, démontre que les poissons indicateurs affichent des taux de vitellogénine élevés. La vitellogénine est une protéine produite dans le foie des poissons qui aboutit, via le sang, aux ovaires, où elle amorce la formation du jaune des oeufs. Il s'agit là d'un phénomène normal, sauf, bien entendu, lorsqu'il se produit chez des mâles! La production de vitellogénine peut être activée par un contaminant chimique que le système hormonal des poissons confond avec un oestrogène produit par le système hormonal.

Les sites où les fonctions de reproduction des queues à tache noire sont les plus atteintes se retrouvent en aval de l'émissaire de Montréal, de l'île-aux-Vaches jusqu'à l'île Saint-Ours. Les chercheurs ont aussi retrouvé des atteintes au système reproducteur des queues à tache noire mâles en amont de Montréal, mais surtout du côté de l'Outaouais. Très peu du côté du lac Saint-Louis. Des recherches récentes et non publiées, précise Daniel Cyr, indiquent que le phénomène de la féminisation des poissons mâles sous l'action des substances oestrogènes est courant et important dans l'Outaouais «jusqu'à la hauteur de Gatineau».

Parmi les problèmes détectés chez les queues à tache noire mâles, on note des taux inusités de vitellogénine dans les mâles, l'apparition d'organes sexuels féminins dans les organes reproducteurs (un phénomène que les chercheurs appellent «intersexe»), l'immaturité sexuelle, qui peut atteindre 100 % des cohortes à certains endroits comme les sites d'échantillonnage en aval de l'émissaire de Montréal, ainsi que des baisses dans la rapidité et dans la longévité des spermatozoïdes. À l'île Verte ainsi qu'à l'île Beauregard, en aval de l'émissaire de Montréal, on a noté la présence d'ovaires en formation dans le sexe des poissons mâles dans des proportions de 32 % et de 27 %.

Des ministères impuissants

Daniel Cyr a présenté les résultats de cette recherche étonnante aux responsables québécois de la faune de la région de Montréal. Il n'en revient pas de constater à quel point la séparation des ministères responsables de la faune et de l'environnement a d'importantes conséquences potentielles sur la santé publique et celle des écosystèmes.

Les responsables du ministère de la Faune, raconte le chercheur, disent que les phénomènes de pollution ne relèvent pas d'eux mais du ministère de l'Environnement. Or ceux de l'Environnement ne suivent pas les poissons et ne détectent donc que rarement les problèmes qui les affectent. Cela rend donc à peu près impossible la découverte de problèmes comme celui des substances oestrogènes découvertes par le groupe de l'Institut Armand-Frappier. «Ailleurs dans le monde, affirme Daniel Cyr, on regarde ce qui se passe dans la chaîne alimentaire, soit chez les animaux, pour déceler les problèmes susceptibles de rejoindre les humains via la chaîne alimentaire. Au Québec, l'Environnement fait des analyses d'eau et y cherche en général les produits chimiques pour lesquels le ministère a mis en place des plans de réduction.» Résultat: si l'Environnement cherche des BPC dans l'eau, une substance qu'il gère au moyen d'un règlement, il est fortement susceptible de noter que leur concentration diminue. Mais les tests de BPC ne peuvent pas révéler la présence d'oestrogènes et leurs incidences, à moins que quelqu'un ne regarde la faune, ce qui n'est pas du ressort de l'Environnement...
1 commentaire
  • Gaston Hénault - Inscrit 18 février 2004 19 h 38

    je ne veux pas être comme les ménés à queue à taches noir

    M. Francoeur je vous ai écrit il y a quelques jours au sujet de l'eau que pompait la ville de Berthierville dans le fleuve St-Laurent, merci de m'avoir répondu et je vais faire ce que vous m'avez recommandé de demander à accès à l'information une analyse de l'eau qui entre et une de L'eau qui sort.
    Car JE CRAINS DE DEVENIR FÉMINISÉ??
    hA HA faut bien en rire.