L'entrevue - Pour une médecine à visage humain

Renée Pelletier dans son cabinet.
Photo: Jacques Grenier Renée Pelletier dans son cabinet.

Renée Pelletier est médecin auprès des requérants du statut de réfugié au CLSC Côte-des-Neiges. Sa vie a été marquée par des séjours de travail en régions éloignées et par des années passées en Afrique, ainsi que par une épreuve personnelle déterminante: le cancer. Toutes ces expériences lui ont donné une vision différente de la pratique de la médecine. Son espoir indéfectible et sa foi en l'être humain n'ont d'égale que sa colère contre l'oppression et contre toutes les violences faites à l'être humain.

Elle résume son CV en 14 mots: «Médecin en herbe, médecin à l'étranger, médecin au Québec, médecin-patiente, médecin communicateur». Est-ce qu'on devient médecin ou naît-on avec une disposition naturelle pour le devenir? À écouter la docteure Renée Pelletier, on serait porté à croire que la médecine est une vocation à laquelle on se sent appelé jeune.

Elle a grandi à Montréal, dans Villeray. Son père était commis-voyageur en quincaillerie; de prime abord, rien ne la destinait à la profession médicale, sinon le penchant de sa mère à dépanner tout le monde. Dès l'école secondaire, Renée oeuvre dans des organismes d'aide aux familles défavorisées de son quartier. «J'avais déjà le goût d'égaliser les chances. Le goût du voyage m'est venu de mon père, qui m'emmenait parfois dans ses déplacements, et j'étais emballée par les héros médecins des romans jeunesse.» Elle s'inscrit en médecine, presque certaine d'être refusée, et elle est acceptée.

Adolescente, Renée Pelletier rêvait d'aller loin, dans tous les sens du terme. Ses premiers dépaysements, elle les trouve en travaillant comme préposée à l'Hôpital chinois de Montréal, puis sur la Basse-Côte-Nord, chez les Amérindiens de La Romaine. «J'ai beaucoup appris d'eux. Ils ont une fierté qui leur est propre, une très grande dignité et, avant tout, la sagesse du silence. On ne les entend d'ailleurs pas marcher; leurs déplacements sont aussi discrets que leur présence. Malgré leur réalité sociale difficile à cause du chômage et de problèmes complexes, ils possèdent une culture très riche, qui menace de se perdre.» La joie et l'enthousiasme des enfants, surtout, l'ont émerveillée, ainsi que le respect naturel pour les aînés, qu'elle a retrouvé plus tard en Afrique. Car, entre sa troisième et sa quatrième années d'étude, Renée Pelletier part au Cameroun, où elle participe à un projet visant à promouvoir la salubrité de l'eau en brousse. Devenue médecin, elle se sent toujours appelée par l'aventure. De 1977 à 1982, elle séjourne en Guinée-Bissau sous l'égide d'un organisme d'aide aux pays en voie de développement.

C'est à ce moment que son monde bascule et qu'une expérience personnelle déterminante l'oblige à prendre une pause; elle se voit forcée de quitter le fauteuil rassurant du soignant pour se retrouver «sur la petite chaise de la patiente», lorsque son propre médecin lui annonce qu'elle souffre d'un cancer des ganglions (maladie de Hodgkin). Elle a 28 ans. Une chirurgie et la radiothérapie viendront à bout de cette première atteinte.

De retour d'Afrique, elle entend parler d'un programme santé-accueil offert aux requérants du statut de réfugié politique. Voilà un moyen d'être en contact avec des gens de différents pays tout en travaillant à Montréal, se dit-elle. En 1985, elle commence donc à oeuvrer auprès de cette clientèle issue de quelques dizaines de pays. «Mon action auprès des réfugiés est faite principalement d'accueil et d'écoute. Très souvent, ils arrivent seuls et sont très démunis, ne maîtrisant ni l'anglais ni le français. Le médecin est leur seule référence, leur premier contact personnel dans l'exil. Ils n'ont plus rien à perdre parce qu'ils ont tout perdu, sauf l'espoir de revivre dans ce nouveau pays qu'ils ne connaissent pas.»

Ses patients ont été humiliés, torturés, dépossédés. Certaines femmes sont enceintes à la suite d'un viol. «Naturellement, ils craignent les questions et les formalités», explique-t-elle. «On doit d'abord les convaincre qu'on n'est pas des autorités politiques et qu'ils peuvent s'exprimer sans crainte. Le médecin ne peut pas se borner à décoder les symptômes sans comprendre ce qui se cache derrière, ce que les gens ne disent pas. Il faut établir une relation de confiance, savoir écouter les silences et tenir compte des différences culturelles.» Dans ce contexte, la clinique est une porte d'entrée objective et un point de départ débouchant rapidement sur des besoins d'aide directe.

«Je pourrais dire que mon travail comprend 25 % de médecine pure, 25 à 30 % de travail social et 35 à 40 % d'intervention psychologique. Je réserve 10 % à la spiritualité, celle-ci étant naturellement présente chez ceux qui ont frôlé la mort.»

Des cicatrices consécutives à toutes sortes de tortures, Renée Pelletier en voit fréquemment; mais, en dépit des horreurs dont elle est la confidente, sa foi en l'être humain et son espoir ne fléchissent pas. «Chaque jour, j'ai la chance d'être en contact avec la richesse et la grandeur d'une relation humaine simple et vraie, au-delà des rôles et des statuts. Il y a un moment où la barrière invisible tombe, et quelque chose de très fort s'installe entre moi et la personne en consultation, une rencontre d'âmes», précise-t-elle. «Devant moi, il y a une vie très différente de la mienne; je ne peux pas écouter froidement.» Parfois, ce qu'elle entend lui fait mal. «J'aurais envie de me cacher derrière mon crayon. Il arrive aussi que je sois émue; je ne le cache pas.»

En 1993, 1996 puis en 1998, elle traverse trois épisodes de cancer du sein. «La maladie est un coup dur, un temps d'arrêt qui fait évoluer. Elle fait désormais partie de moi. Elle n'est pas une condition sine qua non pour devenir un bon médecin, mais elle ouvre à un regard. Je sais maintenant comment rejoindre les personnes et la panique des autres», remarque-t-elle. «Les médecins ne connaissent pas assez les répercussions psychologiques de la maladie; il faut en parler. Il y a aussi des maladies chez les médecins, et beaucoup de solitude. Ils sont souvent isolés des autres par l'image, mal équipés pour faire face à l'émotion de leurs patients.»

Parler, partager, écrire pour faire changer les choses

Toutes ces expériences personnelles, colligées dans des cahiers au fil des années, ont servi de matériel de base à Renée Pelletier pour écrire deux ouvrages qui s'adressent principalement aux personnes touchées par la maladie, d'une façon directe ou indirecte. Avant de tourner la page (Médiaspaul, 2002) invite les lecteurs à puiser dans leur vécu, même pénible, pour continuer à avancer. Tomber en vie (Médiaspaul, 2003) relate le parcours de cette femme pleine de vitalité, avec ses épisodes de maladie, les conférences et les ateliers qu'elle donne pour divers organismes, ainsi que les émissions de radio qu'elle anime à l'occasion.

Elle reconnaît que les compressions budgétaires se font sentir partout. «Mais la qualité d'accueil d'un patient n'est pas liée à l'argent, elle est liée à une approche qui ne perd jamais de vue que la médecine est avant tout une relation humaine.» Les mots qui paraissent en quatrième de couverture de Tomber en vie traduisent bien sa vision: «Quand on est malade, ce n'est pas seulement le corps qui est malade. Quand on traite, ce n'est pas seulement le corps que l'on traite. Quand on guérit, ce n'est pas seulement le corps qui guérit. Quand on meurt, c'est seulement le corps qui meurt!»