Nouvelle ombre sur la version de Martin

Moins de 24 heures après avoir affirmé qu'il n'avait su qu'en mai 2002 l'existence de malversations dans le cadre du programme de commandites, le premier ministre Paul Martin a vu sa version des faits être contredite par un ancien dirigeant du Parti libéral du Canada.

Dans une lettre expédiée à M. Martin dès février 2002 et obtenue par le National Post cette semaine, Akaash Maharaj, alors président de la commission politique du parti, prévient le ministre des Finances de l'époque que les rumeurs selon lesquelles les fonds versés aux agences de publicité ont servi à financer le Parti libéral sont de plus en plus persistantes parmi les militants.

M. Maharaj indique dans cette lettre qu'il a reçu de nombreux courriels de membres à ce sujet, qu'il en a été beaucoup question lors du congrès de l'aile de la Colombie-Britannique du parti et que, lors d'une réunion tenue deux mois plus tôt, soit en décembre 2001, les présidents des commissions politiques provinciales ont exprimé leur «malaise».

«Il y a, écrit-il, des rumeurs persistantes et croissantes selon lesquelles le programme de commandites a été détourné à des fins partisanes en rapport avec la campagne électorale de 2000 au Québec par l'entremise d'agences de publicité et de relations publiques associées au parti.»

Au bureau du premier ministre, on ne trouvait pas cette lettre datée du 7 février 2002. M. Maharaj prétend avoir obtenu un accusé de réception à l'époque.

M. Maharaj dit lui-même douter de la validité de ces rumeurs mais invite Paul Martin, à titre de ministre des Finances et de ministre québécois de premier plan, à faire la lumière sur cette affaire, ne serait-ce que pour blanchir le nom du Parti libéral du Canada. Plus loin, il devient presque prémonitoire. «Si on découvrait que le parti a été complice de la trahison de la confiance publique, ne serait-ce que par son silence ou son indifférence, le coup serait dévastateur.»

C'est justement ce qui est en train de se produire. L'opposition à la Chambre des communes tente de savoir pourquoi les ministres de l'époque, Paul Martin en tête, n'ont pas cherché à en savoir davantage lorsque les informations ont commencé à circuler dans les médias. «Il aurait pu poser des questions au premier ministre, il aurait aussi pu demander une enquête, a déclaré la députée bloquiste Caroline Saint-Hilaire. Il aurait pu poser des questions, agir, faire quelque chose. On n'a rien, rien entendu. Son silence est complice.»

La lettre d'Akaash Maharaj jette une ombre sur la version de Paul Martin, qui affirmait jeudi que ce n'est qu'en mai 2002, donc trois mois plus tard, qu'il avait compris qu'on avait peut-être affaire à des «comportements possiblement criminels».

«En 2002, la vérificatrice générale a fait rapport sur trois dossiers concernant Groupaction et a constaté de très graves problèmes. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à saisir que ce qui s'était produit allait bien au delà de manquements administratifs et qu'il s'agissait de comportements possiblement criminels», a déclaré M. Martin jeudi.

Interrogé à ce propos hier, Paul Martin a dit ne pas très bien se souvenir de cette lettre, mais il prétend qu'elle confirme sa version des faits. «Je l'ai lue ce matin et c'est exactement ce que je disais [avant-]hier lorsque je parlais de rumeurs qui circulaient», a dit le premier ministre. Il a ajouté que c'est quelques semaines plus tard que trois dossiers ont été transférés à la vérificatrice générale, laissant entendre qu'il s'agit là d'une preuve qu'il n'avait pas tardé à agir.

Ce que M. Martin ne dit pas, c'est que les dossiers référés à la vérificatrice l'ont été seulement après la publication de révélations dans le Globe and Mail. C'est ce quotidien torontois qui, en mars 2002, à la suite d'une demande d'accès à l'information, avait découvert qu'un rapport payé 550 000 $ à Groupaction par Ottawa n'avait jamais été produit. Quelques jours plus tard, le Globe révélait l'existence de deux autres rapports très similaires, payés un demi-million de dollars.

Le gouvernement avait alors décidé de ne «pas défendre l'indéfendable» et avait référé les trois dossiers à la vérificatrice générale, Sheila Fraser. Son rapport, déposé en mai, concluait que toutes les règles avaient été violées. De là, elle a décidé de se pencher sur tout le programme de commandites.

L'opposition a également demandé hier à ce que les têtes dirigeantes des sociétés de la Couronne mentionnées dans le rapport de Mme Fraser soient temporairement suspendues en attendant les conclusions de l'enquête. L'opposition vise André Ouellet, président-directeur général de Postes Canada, Michel Vennat, président de la Banque de développement du Canada, et Jean Pelletier, président du conseil d'administration de Via Rail.

Les présidents des sociétés de la Couronne ont jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour démontrer au président du Conseil du trésor, Reg Alcock, qu'elles prennent au sérieux les révélations de la vérificatrice générale.

MM. Pelletier, Vennat et Ouellet ne se retrouvent pourtant pas sur la liste de noms que Sheila Fraser a dévoilée hier. Cette liste divulgue les noms des personnes qui, dans son rapport, n'étaient désignées que par leur titre ou leur fonction. On y retrouve quatre ministres des Travaux publics sous l'administration de Jean Chrétien: David Dingwall, Alfonso Gagliano, Don Boudria et Ralph Goodale.

Parmi les hauts fonctionnaires des Travaux publics, on retrouve Charles Guité, Pierre Tremblay et Ran Quail. Jim Judd, secrétaire du Conseil du trésor, est également nommé. S'y trouvent enfin les noms de Guy McKenzie, directeur de Communication Canada, Marc LeFrançois, président et chef de direction de Via Rail et président du conseil d'administration de Via à l'époque, et Christina Sirsly, vice-présidente au marketing chez Via.

Le premier ministre Martin a par ailleurs promis que l'enquête publique se penchera sur les liens entre le programme de commandites et le Parti libéral du Canada. «C'est une enquête qui n'aura pas de limites. Le commissaire va avoir non seulement le droit mais la responsabilité de regarder partout, y compris le Parti libéral.»

Avec la Presse canadienne