Haïti: Washington et Ottawa plaident la négociation

Washington et Ottawa ont fait le choix hier de croiser les bras face aux événements sanglants qui ont fait une cinquantaine de morts en Haïti depuis une semaine, pressant le président Jean-Bertrand Aristide et l'opposition de s'atteler sur-le-champ à trouver à la crise politique une solution «pacifique, négociée et constitutionnelle».

Pas question, dans l'immédiat, d'intervention policière ou militaire extérieure pour calmer le jeu, comme il en a été question cette semaine, a fait savoir le secrétaire d'État américain Colin Powell à l'issue d'une réunion d'urgence à Washington en présence de Bill Graham, ministre fédéral des Affaires étrangères, et de représentants de l'Organisation des États américains et de la CARICOM (la Communauté caribéenne).

Tout au plus ont-ils ouvert la porte à l'envoi d'un nombre «modeste» de policiers étrangers une fois que le gouvernement et les groupes d'opposition seront parvenus à s'asseoir autour de la même table pour concevoir un plan de sortie de crise.

Difficile d'envisager une négociation dans les conditions actuelles tant les tensions sont grandes.

Les groupes rebelles haïtiens, toutes tendances confondues, réclament avant toute chose la démission du président Aristide, l'accusant de baigner dans la corruption et de s'être appuyé sur la violence politique pour conserver le pouvoir depuis son élection contestée en 2000. Butteur Metayer, président du Front de résistance révolutionnaire de l'Artibonite, qui contrôle la ville des Gonaïves depuis le 5 février, a lancé hier un nouvel appel à l'«insurrection» et au recours à la «voie armée». «Nous remettrons nos armes au prochain gouvernement provisoire qui pourra être sous le contrôle des Nations unies et qui sera formé après le départ d'Aristide», a-t-il déclaré.

Ottawa et Washington — M. Powell l'a redit hier — ne veulent surtout pas cautionner l'idée d'un départ forcé du président Aristide, que ce soit sous pressions intérieures ou internationales. Ils s'en remettent pour l'instant aux efforts de médiation de la CARICOM, qui regroupe une quinzaine de pays de la région des Caraïbes, pour tenter de dénouer la crise qui dégénère depuis quatre ans en Haïti.

Au nom de l'organisation, le ministre des Affaires étrangères de la Jamaïque, Keith Desmond Knight, s'est déclaré hier opposé à «un coup d'État sous quelque forme que ce soit» tout en ajoutant que cela ne devait pas être interprété comme «un soutien sans critique au président haïtien». La CARICOM propose «une série de mesures à court terme» pour rétablir le calme: fin des violences, libérations des prisonniers politiques, encadrement des manifestations, meilleur contrôle de la police, désarmement des bandes armées...

Sur le terrain, une semaine après le début de l'insurrection qui a fait une cinquantaine de morts, le gouvernement semblait contrôler la majeure partie du pays, à l'exception notable des Gonaïves, dans le nord, où les rebelles s'attendaient hier à une offensive policière pour tenter de rétablir l'autorité gouvernementale sur la ville.

À Port-au-Prince, l'opposition politique et civile au chef de l'État rassemblée autour de l'homme d'affaires André Apaid, qui se désolidarise des groupes qui prônent le recours à la violence, compte tenir une nouvelle manifestation demain dans la capitale après que des militants du parti Lavalas au pouvoir eurent violemment empêché la tenue d'un rassemblement jeudi dans la capitale.

Pendant ce temps, la crise politique donne lieu à une rapide détérioration de la situation sur le plan humanitaire. L'UNICEF a estimé que plus de 1,2 million d'enfants étaient considérés comme très vulnérables dans le nord du pays. Raoul Élysée, président de la Croix-Rouge haïtienne dans la région des Gonaïves, où les affrontements remontent en réalité à septembre dernier, a indiqué que l'insécurité avait fait des dizaines de milliers de déplacés, les gens quittant leur maison pour tenter de se mettre à l'abri de la violence.

De Genève, le Comité international de la Croix-Rouge a prévenu que d'un point de vue médical, le pays est mal équipé pour faire face aux événements. «Les hôpitaux de Port-au-Prince et des autres villes reçoivent des blessés en urgent besoin de soins médicaux. Mais plusieurs établissements ne fonctionnent pas parce que leurs employés craignent pour leur propre sécurité», indique la Croix-Rouge. En outre, les organisations humanitaires rencontrent des problèmes dans la livraison de médicaments et de matériel médical.

Pour l'heure, Washington et Ottawa sont réticents à remettre en question la crédibilité du président Aristide, dont le mandat court jusqu'en 2006. Si M. Powell refuse officiellement d'envisager un «changement de régime» à Port-au-Prince, les propos de hauts fonctionnaires du département d'État, tenus mardi, donnaient cependant à penser que Washington n'en écartait pas la possibilité.

Reste que la plupart des analystes s'entendent pour dire qu'à moins d'une aggravation plus grande encore de la violence ou d'un exode de réfugiés de l'ordre de celui survenu il y a onze ans, il est hautement improbable que l'administration Bush mette son poids dans la balance sous la forme d'un engagement militaire.