Rien n'a changé à l'aide sociale

Les nouveaux demandeurs d'aide sociale doivent patienter six semaines plutôt que le délai de 24 heures promis en juillet dernier par le ministre responsable du dossier, Claude Béchard, avant qu'Emploi-Québec n'intervienne pour les diriger vers du travail ou une formation.

Selon une évaluation réalisée par le ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, datée du 5 février dernier et dont Le Devoir a pris connaissance, l'opération «Place à l'emploi» n'atteint pas les objectifs fixés par le gouvernement. L'analyse a été faite à partir des données compilées depuis l'implantation de la «nouvelle philosophie» ministérielle en juillet, dans dix des 154 centres locaux d'emplois du Québec (CLE).

Comme le révèle le document, seulement 13 % des nouveaux demandeurs ont bénéficié du service de référence en 24 heures. Entre le moment où une personne demande l'aide de la sécurité du revenu et le transfert du dossier à Emploi-Québec, il s'écoule 8,58 jours. Ensuite, il faut compter un «délai de prise en charge» de 8,38 jours, ce qui correspond à la lecture du dossier. Puis, il faudra attendre 15,5 jours pour que Emploi-Québec intervienne. Au total, cela fait 32,46 jours d'attente. Il y a trois semaines, le ministre Béchard soutenait pourtant que tous les nouveaux demandeurs d'aide sociale sont maintenant dirigés vers Emploi-Québec en 24 heures. «Un des premiers facteurs de réussite, c'est de les remettre en action aussitôt», ajoutait-il alors.

Pour l'ensemble du Québec, en novembre seulement, 2196 personnes sans contrainte à l'emploi ont été référées par la Sécurité du revenu à Emploi-Québec, pour un taux de référence de seulement 41 % de la clientèle potentielle. Le document précise qu'il ne faut pas conclure pour autant que les 59 % de personnes non référées auraient dû l'être.

«Bien qu'ils répondent à des critères objectifs identifiables, d'autres caractéristiques peuvent conduire les intervenants à ne pas effectuer la référence, jugeant que la personne n'a pas une chance raisonnable de s'intégrer en emploi. D'ailleurs, certains chefs d'équipe ont identifié, par exemple, des problèmes de transport, des charges familiales ou un divorce récent comme raisons de non-référence», peut-on lire.

On explique que, si «les termes de repérage et de sélection des clients référés par la Sécurité du revenu constituent un moment crucial dans l'opérationnalisation de Place à l'emploi», «l'aptitude et les capacités à entreprendre une démarche vers l'emploi laissent beaucoup de place à l'interprétation ou au jugement des agents». D'ailleurs, on souligne qu'il reste des divergences entre la Sécurité du revenu et Emploi-Québec sur la perception de ce que sont «l'aptitude et les capacités» d'une personne.

Le rapport détaille le nombre de personnes référées selon les motifs pour demander de l'aide sociale. Ainsi, dans la catégorie des personnes demandant une aide de dernier recours parce que leurs prestations d'assurance-chômage sont terminées, on compte 611 individus, dont seulement 40 % ont été référés.

Les personnes qui viennent de perdre leur emploi et qui ne sont pas admissibles à l'assurance-chômage sont au nombre de 965. Seulement 37 % d'entre elles ont été référées. Pour les 136 nouveaux demandeurs d'aide sociale qui sortent d'un centre de détention ou d'un établissement de santé, 11 % ont bénéficié de ce service.

Le rapport d'analyse indique également que, de façon générale, on «réfère proportionnellement plus les personnes nées au Canada, les personnes seules et les hommes». On constate également que seulement 6 % des jeunes de 25 ans et moins sont référés. «Cela vient du fait que les jeunes soumis à l'obligation de parcours ne sont pas visés par Place à l'emploi, des consignes en ce sens ayant été données dans toutes les régions.» Cet élément a été confirmé hier par le cabinet du ministre Béchard.

Lorsque les autorités du ministère ont décidé de procéder à une évaluation, c'est parce qu'on se demandait, chez les fonctionnaires, si Place à l'emploi était bel et bien implanté. Le document conclut que tout est en place et qu'il s'agit d'une «occasion de coordination et d'arrimage important entre les modules Emploi-Québec et Sécurité du revenu pour une meilleure intervention auprès des nouveaux demandeurs prêts à intégrer le marché du travail».

On ajoute aussi que les résultats laissent croire qu'il faudra préciser les objectifs et la clientèle visée. «Mais, tout en maintenant les marges de manoeuvre opérationnelles nécessaires pour tenir compte des réalités locales et régionales», peut-on lire.

Pour obtenir ces informations qui donnent un éclairage sur les effets réels de la nouvelle philosophie du ministre Béchard, il aura fallu contourner le cabinet, qui s'est montré plus que réticent. Le lundi 27 janvier dernier, Le Devoir demandait au ministère, qui l'a référé à Emploi-Québec, à connaître certains chiffres montrant l'évolution du dossier. Deux jours plus tard, Emploi-Québec a confirmé avoir en main toutes les statistiques demandées. Ces tableaux devaient toutefois transités par le cabinet Béchard. C'est là qu'on répondrait aux questions du Devoir.

Dès lors, le cabinet a refusé de transmettre les informations, puis en a donné des éléments mineurs. Après une semaine d'appels quotidiens, l'attaché de presse du ministre, Pierre Choquette, a demandé au Devoir de préciser sa demande par écrit. M. Choquette a toutefois soutenu qu'il n'y avait aucun problème de transparence gouvernementale.