Les États-Unis de l'inertie

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Si les États-Unis se considèrent comme le coeur démocratique de la planète, alors les électeurs américains en sont la preuve par... inertie. Les journaux et les télévisions ont beau faire une large place à la présidentielle de novembre prochain aux États-Unis, l'avalanche d'informations n'en occulte pas moins un phénomène qui s'amplifie depuis la guerre du Vietnam: la désaffection de l'électorat américain.

Depuis le début des années 60, la participation électorale a chuté de plus de 25 %, l'hémorragie étant la plus marquée parmi les jeunes. Selon des chiffres qui remontent à la présidentielle de 2000, à laquelle 51 % des électeurs ont participé, les États-Unis arrivent en 139e place parmi 169 démocraties au chapitre de l'exercice du droit de vote.

Pourquoi? Les explications paraissent assez claires à Curtis Gans, qui documente la question depuis plus de 25 ans à titre de directeur du Committee for the Study of the American Electorate (CSAE), basé à New York. «Dans tous les groupes démographiques, à l'exception du Sud — d'où son importance électorale de plus en plus grande — et des Américains de plus de 65 ans, les taux ont baissé», explique M. Gans, joint par Le Devoir.

Les causes de cette démission se déclinent comme les mensonges proférés par les présidents américains depuis le choc du Vietnam appliqué à la conscience américaine, encore que le cynisme politique de la population a eu tendance à s'accroître à partir des années 20. Du «I am not a crook» du président Richard Nixon embourbé dans le scandale du Watergate à la «menace imminente» qu'évoquait George W. Bush il y a un an pour faire la guerre à Saddam Hussein, en passant par le scandale Iran-contras des années 80 sous Ronald Reagan et le «I didn't have sexual relations with that woman» de Bill Clinton, M. Gans constate clairement une «érosion de notre confiance dans le leadership», érosion qui lui fait conclure, rien de moins, à la «désintégration de la démocratie américaine».

Mais les causes sont également sociales et culturelles. Ce n'est pas seulement que les Américains, déçus par leurs classes politiques, se donnent de moins en moins la peine d'aller voter, affirme cet expert, c'est aussi qu'ils ont perdu, en larges pans, un sens de la communauté qui se traduit par un désengagement social et civique tous azimuts. «Nous avons assisté à la fragmentation et à l'atomisation de notre société à travers, très concrètement, le développement des banlieues et la création d'autoroutes où les centres commerciaux sont devenus nos principaux repères.» Une société «où la qualité de l'éducation a décliné, particulièrement dans les villes — et où la majorité des jeunes grandissent dans des maisons où les parents ne vont ni voter ni ne discutent politique.»

Médiatiquement, ajoute-t-il, «la télévision transporte peut-être le monde dans votre salon, mais surtout, et plus fondamentalement, elle vous enferme, vous, dans votre salon, faisant des gens des spectateurs et des consommateurs plutôt que des participants.»

Cette déconnexion sociale est partout évidente, dit M. Gans: dans la chute des taux de syndicalisation aussi bien que dans le nombre d'Américains qui font partie d'une association communautaire (et ce, paradoxalement, malgré la prolifération de ces associations) ou qui s'engagent dans des activités organisées par leur église. «Il s'est produit un changement profond dans la nature de l'organisation communautaire aux États-Unis: les professionnels ont pris le relais des organisateurs de base et la pratique du don financier est devenue la forme unique d'identification au groupe.»

N'empêche, M. Gans s'attend, lors de la présidentielle du 2 novembre prochain, à une hausse substantielle du taux de participation, vu le contexte polarisé lié aux politiques controversées de M. Bush, sur le plan intérieur comme en politique étrangère, et l'émergence, du côté des démocrates, d'un message politique unificateur — «pour la première fois en trente ans», dit M. Gans — dont l'essentiel consiste à trouver un candidat assez «présidentiable» (qui sera probablement le sénateur John Kerry) pour canaliser les sentiments négatifs à l'égard du président sortant.

Aux élections de 1996, le taux de participation est passé sous la barre des 50 %, une chose qui ne s'était pas vue depuis 1924. À la présidentielle de 2000, qui a vu M. Bush prendre le pouvoir par la peau des dents dans une controverse sans précédent, 51,3 % des 206 millions d'Américains en âge de voter sont allés aux urnes. «Je m'attends cette année à ce que le taux frôle les 60 %. Ce seront des élections très intéressantes.»

Pessimiste, il doute toutefois qu'on puisse en tirer un espoir de guérison démocratique. La présidence très idéologique de M. Bush ne mobilise-t-elle pas beaucoup de monde de chaque côté de la clôture? «Oui, mais je ne crois pas que la polarisation actuelle annonce un revirement à long terme.» Les analystes s'attendent à ce que le prochain scrutin se décide par une marge de moins de 5 % dans une quinzaine d'États où la lutte sera particulièrement intense.

«L'élection de 2000, rappelle-t-il, fut la troisième plus serrée en 125 ans et plus d'argent que jamais avait été consacré à la campagne. Reste que près de la moitié de l'électorat n'a pas voté.»

C'est que démocrates et républicains s'emploient de moins en moins à développer leur base électorale, s'appuyant plutôt sur le noyau dur de leurs partisans. Ainsi, la quête du vote des indécis et des «indépendants» (ce que les Américains appellent le swing vote) est-il devenu moins important. Loin de favoriser l'élargissement du champ démocratique américain et l'accès du plus grand nombre au processus électoral, «cette stratégie équivaut dans les faits à cibler un nombre réduit de votants».

À ce jeu, les républicains sont maîtres, forts de l'appui d'une droite religieuse très mobilisée. Ils ont peaufiné la technique depuis 2000 sous la direction de Karl Rove, chef de campagne de M. Bush. Cela donne lieu à des situations où les Américains en âge de voter sont pressés de s'enregistrer comme électeur dans une perspective partisane, dit M. Gans. C'est ainsi que les républicains ont fait signer leur carte d'électeur à 10 000 supporteurs l'automne dernier en vue des élections au poste de gouverneur qui avaient lieu en novembre dernier dans le Mississippi (et que le candidat républicain a gagnées).

Si M. Gans a une bonne idée des causes de cette désaffection électorale, les remèdes lui paraissent autrement plus difficiles à identifier — et à appliquer. Il est assez convaincu, en tout cas, qu'Internet et ses 750 millions de sites n'en sont pas un. Internet, comme la télévision, dit-il, joue un rôle de fragmentation. «À mon avis, ce n'est pas immédiatement mobilisateur. Cela peut rendre plus efficaces les électeurs préalablement motivés. Mais je ne crois pas qu'Internet facilite l'accès à l'espace démocratique ou qu'il crée de nouvelles solidarités.» La déconfiture de la campagne de l'ex-gouverneur du Vermont, Howard Dean, apporte de l'eau à son moulin.