Martin reconnaît l'implication de politiciens

Ottawa — Les combines douteuses qui ont entaché tout le programme de commandites ne pouvaient être seulement le fait de fonctionnaires, une direction politique était nécessaire, a reconnu hier le premier ministre Paul Martin. Il a toutefois répété, explications à l'appui, qu'il n'en savait rien puisque «très peu de ministres du Québec» étaient au courant.

«Ce n'est pas qu'un petit groupe de fonctionnaires. C'est un petit groupe de personnes, dont [...] une douzaine aux Travaux publics. Mais il y a certainement eu dans les compagnies de la Couronne, d'autres personnes complices. Et en même temps, il est impossible de croire qu'il n'y a pas eu une direction politique et c'est la raison pour laquelle il faut une enquête publique, pour connaître le fond de l'affaire», a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse.

Il n'a pas voulu nommer personne. Il a toutefois jeté une ombre sur ses collègues du Québec lorsqu'il a tenté d'expliquer comment un ministre du Québec comme lui pouvait ignorer comment le programme était géré. «Le fait demeure que très peu de ministres, de ministres québécois, le savaient», a-t-il dit, sans plus de précision.

Quand on a demandé à M. Martin si Jean Chrétien avait été l'architecte de ce programme, il a répondu par la négative, présentant l'ancien premier ministre comme un «homme de grande intégrité». Il a rejeté les confidences faites au National Post par un de ses adjoints que l'enquête pourrait toucher Jean Chrétien et que son gouvernement avait camouflé des gestes criminels.

Tout en se dissociant de ces propos, M. Martin a souligné qu'il n'avait pas de bonnes relations avec M. Chrétien, qu'ils «ne percev[aient] pas le Québec de la même façon» et que par conséquent, il n'était «pas dans le secret des dieux sur les questions du Québec». Et de répéter qu'à son avis, «la fin ne justifie pas les moyens», même pas l'unité du pays.

M. Martin et son équipe voulaient, de toute évidence, reprendre le contrôle de la situation après deux jours de tourmente qui ont secoué le gouvernement et l'image du premier ministre. Il a même, pour la première fois, dit clairement aux Communes qu'«il y a une responsabilité collective que le cabinet assume». «Nous devons tous assumer cette responsabilité collective», a-t-il ajouté, sans pour autant calmer la fureur de l'opposition, le bloquiste Michel Gauthier allant jusqu'à demander sa démission.

En conférence de presse, il s'est dit «désolé et très, très troublé par ce qui s'est passé». «Je regrette profondément que quelque chose d'aussi répréhensible que cela se soit produit», a-t-il poursuivi.

Selon le rapport de la vérificatrice générale Sheila Fraser, rendu public mardi, 100 millions des 250 millions de dollars dépensés dans le cadre du programme de commandites, de 1997 à 2001, ont servi à payer des commissions et des honoraires d'agences de communications. Dans certains cas, elles n'avaient fait que transférer des fonds du ministère des Travaux publics à des sociétés d'État, ce que rien ne justifiait. Les règles et les mécanismes de contrôle étaient contournés à grande échelle, avec des factures fictives, de faux contrats, des arrangements verbaux, une absence généralisée de documents.

Paul Martin a cherché par tous les moyens à démontrer sa détermination à faire toute la lumière sur ce scandale. «Tous ceux et celles qui sont impliqués vont rendre des comptes, sans exception», a-t-il dit en conférence de presse, multipliant les élans d'indignation. «Tous ceux qui savaient et n'ont rien fait doivent démissionner immédiatement. Tous ceux qui ont de l'information qui peut contribuer à faire la lumière sur cette affaire — qu'ils soient au sein du gouvernement, du caucus, ailleurs au pays, dans des entreprises ou au Parti libéral — devraient le faire tout de suite sans attendre d'y être forcés.» Il est lui-même prêt à témoigner devant le comité des comptes publics, qui a commencé ses audiences hier, et devant la commission d'enquête, si tel est leur souhait.

On sentait un désir intense de limiter les dégâts causés par son affirmation, mardi, qu'il ne savait rien. Même s'il dit ne pas sentir la confiance du public à son endroit fléchir, il a d'entrée de jeu affirmé qu'il devait, pour maintenir cette confiance, expliquer ce qu'il savait et quand il l'avait appris.

Il a répété n'avoir rien su avant 2002 sur les malversations affectant le programme. Jusque-là, a-t-il raconté, il n'avait eu vent que de plaintes de nature administrative et de rumeurs. Une vérification interne a eu lieu et, à sa conclusion, le sous-ministre des Travaux publics de l'époque avait affirmé que rien de «malhonnête» ne s'était produit. Personne ne soupçonnait «le genre de vol que nous avons vus», a-t-il dit. C'est devenu plus apparent avec le premier rapport de la vérificatrice générale sur Groupaction, en mai 2002, mais ce n'est que cette semaine, avec le second rapport, qu'on en a saisi toute l'ampleur, a-t-il ajouté, ce qui, encore une fois, n'a pas convaincu l'opposition.

M. Martin n'est cependant pas au bout de ses peines car le rapport de la vérificatrice générale ne serait qu'un échantillon de ses découvertes. Comparaissant hier devant le comité des comptes publics, qui a amorcé ses travaux hier matin, elle a fait état d'un exemple de transaction impliquant Via Rail et qui n'apparaissait pas dans son rapport. À sa sortie, elle a reconnu que le rapport n'incluait qu'un échantillon représentatif de ses trouvailles. «Si on avait décrit toutes les transactions, on aurait un livre», a-t-elle dit.

Elle a par ailleurs confirmé que son mandat ne lui permettait pas d'enquêter sur le volet politique du programme des commandites. «Les questions au sujet de qui savait quoi et de qui a fait quoi seront, j'espère, élucidées par la commission d'enquête. [...] Notre rôle se limitait au travail des fonctionnaires au sein du gouvernement fédéral et à certaines transactions avec les sociétés d'État. Une fois que l'argent sort de ces bornes, nous ne savons pas [...] qui a pu contrôlé quoi ou qui a dirigé qui», a-t-elle dit au comité.

La Sûreté du Québec a par ailleurs confirmé hier avoir pris la relève de la GRC pour une partie de son enquête sur le scandale des commandites. Selon le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, «c'est une première que la GRC fasse appel à une autre équipe que la sienne» et «la première fois que la SQ enquête sur la GRC».

La SQ aurait pour mandat de faire enquête sur les révélations de Sheila Fraser concernant la gestion des fonds liés aux fêtes du 125e anniversaire de la GRC en 1997, fonds qui ont servi entre autres à acheter six chevaux et deux remorques.

Avec la collaboration de Tommy Chouinard
1 commentaire
  • Gaétan Tardif - Inscrit 14 février 2004 11 h 15

    La victime paie pour la défense de l'accusé!

    A l'aide de ce cas d'espèce, il m'apparaîtrait intéressant de montrer toute la "mécanique" mise en branle, au frais du contribuable, par les différentes "fonctions" gouvernementales pour tenter de disculper ceux qui sont présentement visés par le rapport de la Vérificatrice Générale.
    Qui s'affaire à quoi, au jour le jour, dans quel bût,au service de qui...?...?