La chaîne culturelle de Radio-Canada: un aveu d'échec - Une rupture aussi urgente que nécessaire

Réponse au texte «Une radio culturelle à redéfinir», de Sylvain Lafrance, vice-président de la radio française de Radio-Canada, publié dans Le Devoir du mardi 13 janvier 2004

Monsieur le vice-président,

Vous invitez autant les artisans de la radio que les lecteurs du journal Le Devoir à «repenser notre chaîne culturelle de façon à ce qu'elle réponde davantage aux attentes des citoyens canadiens et qu'elle soit le reflet de la culture francophone». Vous assortissez votre invitation d'une mise en situation où il apparaît que «dans la grande région de Montréal nos propres auditeurs ont quelquefois répondu à d'autres offres». Vous attribuez ce phénomène à la concurrence de certaines radios privées, à l'émergence de canaux de télévision à vocation culturelle voire musicale, ainsi qu'à la croissance d'Internet.

Permettez-moi ici d'être plus direct. L'entrée en onde de Radio-Classique a fait perdre à la chaîne culturelle plus de 40 % de son auditoire. L'insertion dans le créneau culturel de stations de télévision comme Télé-Québec, TV5 et Artv grâce, notamment, à la diffusion de concerts et d'opéras, grâce à des créations dramatiques originales, grâce à des débats dans le domaine des sciences humaines (philosophie, sociologie, anthropologie, histoire, etc.) accaparent sans doute une fraction non négligeable de l'auditoire de la chaîne culturelle dont vous constatez qu'il s'amenuise sans cesse. Il est peut-être aujourd'hui si faible qu'il ne justifierait même plus la dépense de fonds publics pour légitimer l'existence de la chaîne! La situation est donc grave.

Une chaîne de disc jockeys

Votre intervention témoigne de votre désarroi; elle constitue un aveu d'échec des stratégies que vous avez érigées pour contrer l'offre musicale concurrente. En effet, vous avez établi une grille des programmes qui repose sur une suite d'émissions animées par des disc jockeys. La journée se limite donc à une succession de morceaux musicaux entrelardés de présentations plus ou moins heureuses d'animatrices et d'animateurs plus ou moins talentueux. Les journées se succèdent et se ressemblent. Il ne se passe rien ou quasiment rien dont l'auditeur puisse vraiment se souvenir. Rien de vraiment exaltant. Rien qui incite un auditeur à recommander à ses amis d'écouter la chaîne culturelle.

J'en viens à la culture «parlée» ou non musicale, si vous préférez: la portion congrue. Elle est refoulée dans les interstices (les capsules d'info-culture), les charnières c'est-à-dire à midi tous les jours et en fin de semaine. Que ce soit Aux arts etc (magazine général animé par Johanne Despins) ou Bouquinville (magazine littéraire animé par Stanley Péan) ou Rayon musique (magazine consacré aux nouveautés du disque coordonné par Georges Nicholson), le principe de ces émissions est le même: des chroniqueurs plus ou moins spécialisés font, à tour de rôle, un topo qu'interrompt l'animateur pour justifier sa présence.

Certes, un artiste ou un écrivain est régulièrement interviewé. Le résultat est identique à celui de la défunte émission Midi-culture: il s'agit d'une chasse gardée (les chroniqueurs sont presque toujours les mêmes) qui préserve une sorte de monopole du jugement critique sans même offrir un droit de réplique aux artistes ou à qui que ce soit!

Bernard Derome anime faussement (quelle imposture!) l'émission-phare intitulée Des idées plein la tête: il se contente, en effet, de lire (souvent fort mal) le topo d'introduction et les mots de conclusion. Cette émission est un documentaire sonore qui, la plupart du temps, se présente comme un collage de points de vue sur une question de caractère social (le jeu, la violence). Elle non plus ne débouche sur aucune discussion.

Vous envisagez de créer «une radio d'accompagnement». Or la chaîne culturelle est déjà une radio d'accompagnement. C'est une des causes de l'échec que vous déplorez. D'ailleurs, au rythme où vont les choses, la création prochaine d'une radio spécialisée dans le jazz va encore certainement réduire l'auditoire déjà mince de la Chaîne culturelle. Et puis, il en naîtra bien un jour une autre, spécialisée celle-là dans les musiques de cinéma. Elle emportera les derniers fidèles.

Une erreur à ne plus commettre

Vous évoquez la radio comme un lieu de création et de découverte. Je ne retiens ici que le secteur de la création dramatique, territoire rigoureusement protégé par quelques réalisateurs qui filtrent, en fonction de leurs seules conceptions esthétiques, l'accès aux ondes publiques. Même le concours littéraire ne sélectionne que six oeuvres par année. Pourquoi si peu? Quelque 250 manuscrits sont soumis. Une radio soucieuse de promouvoir des découvertes, comme vous l'énoncez, devrait avoir à coeur de diffuser 39 ou 26 textes, soit un par semaine tout au long des saisons d'automne, d'hiver voire de printemps.

Vous déclarez: «La culture doit être le fil conducteur de la Chaîne culturelle comme l'information est celui de la Première Chaîne radio de Radio-Canada.» Méfiez-vous: l'information est une composante de la communication, elle est éphémère; la culture relève de phénomènes qui sont de l'ordre de la transmission (éducation, archive, mémoire) qui s'inscrivent dans la durée.

Séduisante, votre formule risque de demeurer sans effet si vous persévérez dans l'idée d'effectuer un virage dont la trajectoire serait «la manière de s'adresser au public». Je perçois là une attitude défensive. Elle se situe dans le même esprit que l'orientation qui a conduit à l'impasse actuelle. Elle consiste à tenter de transposer sinon carrément à copier ce qui fait le succès des radios soeurs ou concurrentes. C'est une erreur.

Le milieu culturel du Québec et du Canada est dynamique, riche, surprenant. Il se situe en correspondance avec les milieux culturels de la francophonie et ceux du monde entier sur tous les plans: musique, théâtre, cinéma, danse. Les acteurs de ce milieu (non pas éclectique mais pluraliste en ce sens que leurs activités se recoupent et convergent parfois) connaissent de considérables succès: ils remplissent des salles entières, ils rassemblent des centaines voire des milliers de lecteurs. Ce sont ces publics qu'il faut rallier à la Chaîne culturelle.

Ces publics sont composés de gens qui aiment être surpris et parfois indignés. Ils carburent à la passion. À mon avis, c'est à partir de cette perception (certes à peine esquissée ici) qu'il vous revient de prendre des décisions qui feront de la Chaîne culturelle «une place publique à forte personnalité» comme vous le souhaitez. Mais alors...

Quelques suggestions

Alors, seriez-vous prêt à mettre en ondes entre

6 heures et 9 heures, une émission qui, sur le plan culturel, serait l'équivalent de C'est bien meilleur le matin sur la Première chaîne? Seriez-vous prêt à organiser une fois par mois une journée thématique qui serait, par exemple, consacrée à un artiste (classique, moderne ou contemporain) musicien, compositeur, écrivain, cinéaste, acteur, chanteur... ? Seriez-vous prêt à accorder carte blanche à un créateur qui aurait la charge de composer toute une soirée?

Il ne s'agit là que de quelques suggestions. Elles répondent très succinctement au rêve que vous évoquez d'une radio «lieu de plaisir, d'étonnement, de chaleur et de communication humaine. [...] Un même plateau partagé par tous nos artisans». Animateur régulier ou collaborateur occasionnel de Radio-Canada, je m'honore de compter parmi ses artisans.