Fuck l'amour

«Quelle bêtise que l'amour! Il n'a pas l'utilité de la logique, car il ne prouve rien, il ne parle que de choses qui n'arrivent pas, et nous en fait croire d'autres qui ne sont pas vraies. En somme, il n'est pas du tout pratique, et comme, à notre époque, le pratique est tout, je m'en retourne à la philosophie et la métaphysique.» - Oscar Wilde, Le Rossignol et la Rose, 1888

Nous en sommes las ou nous en sommes masos. Il était une fois l'amour et ils n'eurent pas beaucoup d'enfants. Ils auraient dû conjuguer «nous» et pourtant ils se retrouvaient toujours à revendiquer «je» ou pourfendre «tu». Leurs amours futiles durent ce que durent la senteur des roses transgéniques, celle des ébats lubriques dans le bain tourbillon de la télé-réalité ou des potions magiques additionnées de Viagra. La date de péremption semble se rapprocher de plus en plus. Une pinte de lait de soja est plus fiable que ces mamours qui surissent après quelques sourires. Encore curieux qu'au rythme où nous consommons l'amour, il ne se trouve pas un numéro sans frais à l'Office de la protection du consommateur pour défendre nos droits lésés. Un toaster qui grille d'un seul bord (ça me rappelle quelqu'un!) est plus facilement échangeable. Mais sur le front de l'Amour, personne, je dis bien personne, n'a jamais été remboursé qu'en blessures d'amour-propre, en cicatrices des organes vitaux, en dépression de l'âme et j'en passe pour ne pas vous diriger subito vers les avis de décès.

Drôle de religion qui change de Dieu comme on change d'intention de vote dans les sondages. Et on y croit quand même, c'est ce qui caractérise la bêtise ou l'endoctrinement. Dans le cas de l'Amour, on préfère parler d'aveuglement ou de myopie passagère. Et ça fait vivre les marchands de roses, les chocolatiers, les boutiques de dessous chics et les lunetiers.

Même les vaches sacrées trouvent leur boucher, sauf pour l'amour, nous raconte Laura Kipnis dans son récent essai Against Love (Pantheon). Devant le succès déclinant des mariages et autres formes d'unions à long terme, Kipnis s'interroge quant à cette institution sociale en transition et dont personne ne sait plus au juste sur quoi elle repose. Un leurre collectif? La plus grande utopie après le sexe et la drogue? Un fantasme épidermique contagieux comme la lèpre? Une quête d'absolu moribonde? «Qui peut rêver d'être contre l'amour? Personne», amorce l'auteur, professeur es médias à l'Université Northwestern. Selon elle nous avons besoin d'adorer et être adorés et nous comptons sur l'amour pour répondre à nos besoins. TOUS nos besoins! Et ils sont nombreux, vu l'époque.

Une grosse job

Aujourd'hui on «travaille» son couple, on «travaille» sur sa vie sexuelle, on «travaille» sur ses émotions, bref il y a de la grosse ouvrage en plus de ménager deux gros ego. Selon Laura Kipnis, plus personne ne songerait à s'embarquer en couple seuls, sans l'aide d'un psy de couple ou à tout le moins d'un bon livre self-help pop-psycho signé Jacques Salomé. Il faut être amoureux fou pour penser pouvoir s'en tirer sans une kyrielle de spécialistes et beaucoup, beaucoup de communication, ce nerf vague situé quelque part en bas de la ceinture. La proximité psychologique de l'amour et la haine, de l'éros et de l'agression, de ses boxers troués et de ses bas de nylon fatigués, dans un contexte aussi réducteur que le quotidien, font ressembler le couple à un goulag domestique. Laura Kipnis énumère durant huit pages en quoi consistent les interdits qui barricadent cette relation où chacun tente vainement de garder l'autre et consent aux sacrifices les plus avilissants.

Ces huit pages de petits irritants matrimoniaux — vous ne pouvez pas sortir sans dire où vous allez, vous ne pouvez pas rentrer après minuit, vous ne pouvez pas manger au lit, vous ne pouvez pas sortir du lit tout de suite après l'amour, vous ne pouvez pas parler de votre béguin pour votre psy, vous ne pouvez pas ne pas parler de votre thérapie mais vous ne pouvez pas tout analyser non plus — expliquent pourquoi certains choisissent l'adultère ou le meurtre pour protester. «Est-ce que ce n'est pas un peu déprimant de penser que nous ne pouvons inventer des formes de vie émotionnelle basées sur autre chose que la subjugation?», écrit Kipnis.

C'est pas l'amour qui tue, c'est la répétition.

Les exigences faites sur le couple ont escaladé au même rythme que le taux de divorce. Certains en sont venus à la conclusion que le grand amour est exceptionnel et que tous les ersatz ne valent pas la peine d'être vécus. On les appelle les quirkyalones («excentriques seuls» pour la traduction littérale), retraités du couple davantage que de l'amour. La comédienne Louise Latraverse en est. À 63 ans, elle estime avoir beaucoup donné, et son corps et sa science: «Je n'ai jamais été seule jusqu'à 58 ans. Mais là, j'ai pris ma retraite, j'ai arrêté la séduction. J'ai perdu trop de temps à être en couple. Tout ce romantisme d'après-guerre, ces fredaines, ces chansons d'amour, ce fantasme des années 50 de la petites famille parfaite, a intoxiqué l'Amérique. Le grand amour est aussi exceptionnel que la grande carrière. C'est une illusion que nous entretenons.»

Mon amie, l'écrivaine Anne Dandurand endosse la même opinion: «Je n'ai pas démissionné de l'amour, j'ai démissionné du couple. Combien de peines d'amour peux-tu endurer dans ta vie? Au Moyen Âge, on en mourait! Non merci, j'ai d'autres sources d'exaltation et le couple n'est visiblement pas la recette du bonheur.»

Même son de cloche pour François Gourd, animateur et Véritable Idiot Professionnel (VIP), la cinquantaine en bandoulière et de multiples échecs amoureux dans son sac à dos: «J'ai une "amie-ante" depuis trois ans, sans remous, sans troubles. Un moment donné j'ai compris qu'il était plus important d'aimer que d'être aimé. Mais tout le monde cherche à être aimé. C'est pour ça que ça "fouère" tout le temps.» François préfère mettre une croix sur le couple dès le départ: «Une fois, sur la plage au Mexique, j'ai vu une super belle fille. Je me suis dirigé vers elle et je lui ai dit: "Je te laisse. Garde les meubles et la télé". Elle a eu l'air surprise mais de toute façon, elle m'aurait laissé... »

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Visité: le site des Quirkyalones (www.quirkyalone.net), ces solos romantiques qui en ont ras-le-bol du couple. Ils possèdent un vibrateur et un bon sens de l'humour, ils ont des ressources, des amis, du temps, un coeur et pas d'âme soeur. Et ils refusent de jouer le jeu de la petite âme souffreteuse qui soupire d'ennui un soir de Saint-Valentin. Ils célèbrent cette année leur seconde fête internationale.... le 14 février, bien sûr.

Appris: dans le dernier Sélection du Reader's Digest qu'après Noël, c'était la Saint-Valentin qui nous coûtait le plus cher en récupération des sentiments. 18 millions de Canadiens y consacrent deux milliards de dollars.

Parcouru: le livre Bye-bye mon amour de Sacha Goldberger et Guillaume Gamain (Seuil). Côté fille ou côté garçon, ce petit livre de photos illustre les mille et une façons de se quitter tout en se défoulant. Très Français comme facture: on se traite de petite bite, petits nichons, bande mou et frigide. Ouch! Arrêtez, ça fait trop mal!

Aimé: Marie Kiss La Joue et son dernier disque Henri, Valentin et les autres. Cette Bretonne qu'on a comparée à Brassens fait dans la chanson française à texte. C'est un bon choix pour la Saint-Valentin vu sa chanson Valentin: qui ne fait rien à la Saint-Valentin/ Valentin ne sait plus bien comment il s'y prenait avant/ Valentin, Valentin se souvient que son coeur s'est éteint/ Alors Valentin va lente, lente-ment et long est son chemin/. À offrir à un quirkyalone...

Loué: le film Down with Love avec Renée Zellweger dans le rôle d'une auteur à succès et Ewan McGregor dans celui d'un journaliste vedette. Dans le New York des années 60, Barbara Novak vient d'écrire un manifeste pré-féministe (Down with Love) dans lequel elle dit non à l'amour et oui au sexe, à la carrière et au chocolat. Le journaliste Catcher Block s'engage à lui prouver qu'elle fait fausse route. Cette comédie romantique visuellement léchée et dont l'esthétique plaira aux amoureux des sixties a tout pour vous divertir un soir de Saint-Valentin. Vous passerez le film porno après.

Décidé: de mettre fin au courrier des maux de coeur, de cul et de cocus «Chère Joblo». J'en ai soupé de donner des conseils que personne ne suit. Arrangez-vous comme des grands ou écrivez à Louise Deschâtelets. Dorénavant, je publierai vos lettres sur les sujets qui vous branchent, entre 200 et 300 mots, sous la rubrique . Soyez vifs, soyez drôles, soyez tristes, soyez touchants, soyez pertinents et impertinents, mais soyez. Depuis le temps que je vous pratique, je vous sais capables de grandes choses.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com

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L'homme Whippet

Ou le modèle amoureux québécois scruté à la loupe

Le sous-titre ressemble à un biscuit sec: Le couple québécois en miettes. L'auteur lance un pavé dans la mare avec ce pamphlet sorti cette semaine et qui fera certainement jaser dans les chaumières. Un gars ordinaire (lire ni logue, ni prof, ni porte-parole pour la fondation Mira) qui explique que ses semblables sont incapables d'engagement (mais ça, c'est la faute des filles qui leurs font subir un régime totalitaire), ça change du traditionnel: «c'est la faute aux féministes!». Ce livre écrit par une femme empesterait la frustration; écrit par un homme (québécois de surcroît) on ne peut que froncer un sourcil devant son réalisme déconcertant.

Dur à l'extérieur et mou au centre, l'homme Whippet tel que décrit par Charles Paquin est une caricature plus ou moins exagérée de l'homme de 30-40 ans, dépeint comme cet éternel ado, paresseux et pleutre, qui se cherche une maman/nanny pour former un couple boiteux. Couple qui ne tiendra pas la route, on s'en doute. «Il est une pauvre victime et elle est le bourreau», écrit l'auteur, concepteur publicitaire à ses heures, célibataire en tout temps et dont la prose provocatrice n'est pas sans rappeler celle d'un certain Frédéric Beigbeder (L'Amour dure trois ans).

Pour résumer le propos, 50 % des couples se désunissent et sur le 50 % qui reste, seulement 20 % s'estimeraient heureux. «Or le couple est une institution, une situation que je comparerais même à l'Église... Dans quel domaine 20 % de réussite serait accepté sans mot dire? Si une usine réussissait seulement 20 % de ses produits, il se passerait quelque chose de drastique, non? Si le Canadien de Montréal ne remportait que 20 % de ses matchs, on changerait l'entraîneur, le gardien, plusieurs joueurs et même le directeur général. Comment expliquer que par rapport au couple, nous ne fassions strictement rien?», écrit l'auteur.

On peut dire que Charles Paquin, lui, aura fait quelque chose et endossé un point de vue courageux. À le lire, on comprend qu'il n'y a pas grand espoir pour le couple, que l'homme québécois mange ses bas, que sa blonde est son pire ennemi et que les enfants font les frais de ce jeu de pouvoir où l'homme brun est devenu rose puis «incolore, inodore et indolore».

L'homme Whippet? Un homme mou incapable de travailler sur lui-même et qui préfère travailler sur l'autre (c'est de ta faute si...). Incapable d'être en relation et incapable de vivre seul mais parfaitement capable de faire des enfants qu'il abandonne au détour, généralement durant la première année. Car l'Évangile selon Paquin s'attaque également à ce désir atavique qui n'a plus sa raison d'être pour le couple québécois et dans ce monde dépourvu de valeurs: l'enfant.

Triste tableau que tout ça. En attendant la Révolution de l'homme québécois telle que souhaitée par Paquin, mieux vaut changer le mâle de place et «virer» aux filles ou «virer» aux immigrants. On pourra peut-être s'entendre au préalable sur qui portera les enfants et qui portera les couilles.

L'homme Whippet

Le couple québécois en miettes

Charles Paquin

Les éditions JCL

Chicoutimi, 2004, 138 pages