John Kerry met Quebecor dans l'embarras

Le grand favori dans la course démocrate en vue de l'élection présidentielle américaine, John Kerry, a voulu s'attirer la faveur des syndicats en appuyant des travailleurs qui luttent contre la multinationale montréalaise Quebecor World.

De passage mardi dans la petite ville de Covington, au Tennessee, à l'occasion de la primaire de cet État, l'ex-sénateur du Massachusetts a mis tout son poids dans cette partie de bras de fer qui oppose Quebecor World aux syndicats américains depuis décembre dernier.

«Je voudrais exprimer mon soutien aux travailleurs de Covington qui oeuvrent pour Quebecor World, une multinationale canadienne de l'imprimerie, a-t-il déclaré. Ces employés cherchent à se syndiquer mais ils rencontrent une résistance venant de la direction de Quebecor. Je presse Quebecor de rester neutre quand il arrive que ses employés font le choix de se syndiquer.»

Les 400 employés de l'imprimerie de Quebecor à Covington veulent s'organiser et se donner une voix au travail. Selon l'American Federation of Labour and Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO), un puissant syndicat américain qui représente 13 millions de travailleurs, Quebecor mène «une campagne de peur et d'intimidation» et «met à la porte» ceux qui veulent se syndiquer.

«Ailleurs aux États-Unis, d'autres ouvriers tentent de se syndiquer et rencontrent les mêmes problèmes avec Quebecor», a soutenu au Devoir Matt Painter, porte-parole de l'AFL-CIO dans ce dossier. Selon lui, la sortie de John Kerry «aura un impact assez grand» et contribuera certainement «à faire monter la sensibilisation». «Cela montre ce avec quoi nous sommes aux prises, a-t-il dit. La compagnie n'a plus le choix, elle doit maintenant en parler.»

Au siège social de Montréal, le directeur des communications de Quebecor World, Tony Ross, a affirmé que ce qu'avancent les syndicats «n'est pas vrai du tout» et que l'entreprise «respecte les droits des travailleurs et les lois américaines». «Nous sommes l'un des meilleurs employeurs dans le secteur et l'un des plus ouverts aux syndicats», a-t-il soutenu. Près de 33 % des

30 000 travailleurs de la multinationale en Amérique du Nord sont syndiqués, selon Tony Ross. Aucun chiffre n'a toutefois été fourni pour les États-Unis seulement.

Cette sortie publique, qui met Quebecor dans l'embarras, visait à souligner l'appui de John Kerry au monde syndical, une importante base militante du Parti démocrate. Lors de la même allocution, il a affirmé qu'il était en faveur de l'Employee Free Choice Act, un projet de loi actuellement à l'étude au Congrès, qui permettrait d'éliminer plusieurs barrières à la syndicalisation aux États-Unis. Selon Matt Painter, John Kerry a entendu parler des difficultés que rencontrent les travailleurs de Covington juste avant la primaire et a jugé bon d'en parler.

Ce n'est toutefois pas la première fois que Quebecor World, numéro un mondial de l'imprimerie commerciale jusqu'en novembre dernier, soit avant la fusion de son concurrent R. R. Donnelly, est montrée du doigt par les syndicats. En fait, l'entreprise et certaines organisations de travailleurs se livrent un duel de tous les instants depuis décembre dernier.

C'est d'ailleurs au Tennessee que l'offensive Justice@Quebecor a commencé, le 5 décembre dernier. À cette occasion, le Syndicat international des communications graphiques (SICG), qui compte 80 000 travailleurs, dont 7600 sont syndiqués chez Quebecor, appuyé par les poids lourds que sont l'AFL-CIO (13 millions de syndiqués) et l'Union Network International (15 millions), a lancé un front commun. Des ouvriers de 17 pays, notamment d'Europe, d'Asie et d'Amérique du Nord, étaient présents pour donner le ton aux revendications.

Le but? Syndiquer les usines qui ne le sont pas et faire entrer dans les conventions collectives éparpillées dans les 160 usines que compte Quebecor World à travers le monde des balises universelles pour rehausser les conditions des travailleurs.

Quebecor World était accusée d'utiliser des tactiques «antisyndicales» comme l'intimidation et les menaces, exactement ce que les travailleurs de Covington ont souligné à John Kerry. Lors de ce grand rassemblement, un sondage mené auprès de 1000 travailleurs non syndiqués de Quebecor World a montré que 99 % d'entre eux voulaient entreprendre une démarche de syndicalisation. Les questions du sondage n'ont toutefois pas été divulguées.

Récemment, cette campagne de mobilisation a pris de l'ampleur, notamment depuis que les centrales syndicales vont voir les clients de Quebecor pour les sensibiliser. Dernier en liste: le géant Ikea, qui fait imprimer son catalogue par la multinationale montréalaise. On lui a demandé d'appliquer son code d'éthique interne qui garantit à ses sous-traitants de bonnes conditions de travail. Quebecor World continue de défendre son intégrité et réfute ces accusations... et aura certainement à le faire davantage depuis la sortie de John Kerry.