La revanche des chimpanzés

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Les scientifiques s'interrogent face à la multiplication des attaques de chimpanzés contre des êtres humains en Afrique de l'Est. Ces derniers mois, quinze ont été enregistrées en Ouganda et en Tanzanie. Dans la plupart des cas, les victimes sont des enfants.

Depuis quelques mois, des chimpanzés s'attaquent à des enfants ballottés sans défense sur le dos de leur mère dans l'ouest de l'Ouganda. Plusieurs en sont morts, les membres arrachés. Les scientifiques sont perplexes. Ils constatent que ces primates vivent dans des forêts particulièrement menacées. Celles de Kibali et de Budongo par exemple, où ont eu lieu la plupart de ces attaques, disparaissent peu à peu sous la pression des populations environnantes.

Leurs interprétations divergent. Pour Franz de Waal, spécialiste du comportement des primates à l'université Emory, à Atlanta, ces chimpanzés ont probablement perdu leurs inhibitions au contact de l'homme et attaqueraient les enfants, comme ils le font des petits singes, pour les manger. Les chimpanzés utilisent d'ailleurs les mêmes méthodes de chasse. «Je ne pense pas que les chimpanzés confondent les enfants humains avec les enfants des singes. Ils sont bien trop intelligents pour cela. Ils essayent juste de prendre tout ce qu'ils peuvent se mettre sous la main», remarque Franz de Waal. Pour lui, les hommes sont récemment entrés au menu des chimpanzés.

La plupart des scientifiques ne partagent pas ce point de vue. Ils font remarquer que dans un pays comme l'Ouganda, le contact entre les chimpanzés et les hommes est ancien mais que ces agressions, elles, sont un phénomène nouveau. Il s'agirait plutôt, selon eux, d'actes désespérés de la part d'animaux menacés d'extinction. La population des chimpanzés est en effet en chute libre. Ils étaient des centaines de milliers en Ouganda dans les années 60. Ils ne sont plus que 5000 aujourd'hui sur un effectif estimé à 250 000 pour toute l'Afrique. À la destruction de leur habitat s'ajoutent les trafics des braconniers qui les pourchassent sans relâche. Ces singes se vendent très cher sur le marché international. Pour capturer les petits chimpanzés qui s'accrochent de toutes leurs forces au dos de leur mère, les chasseurs leur coupent parfois les doigts au niveau de la première ou de la deuxième phalange. Puis, ils les ligotent avec des cordes avec une telle brutalité que, dans bien des cas, la peau des bébés singes se déchire. Nombre d'entre eux meurent avant d'arriver à destination. Ceux qui sont récupérés par des associations de protection de la nature sont placés sur l'île de Ngamba, sur le lac Victoria, transformée depuis 1996 en sanctuaire pour les chimpanzés, ou au zoo d'Entebbe, à 40 kilomètres de Kampala.

La disparition des forêts en Ouganda a accentué les occasions de contacts entre ces primates et l'homme et donc la transmission des virus. Selon le Dr Gilbert Isibirye-Basuta, qui dirige le service de biologie à l'université de Makerere, des cas de poliomyélite et de tuberculose ont été détectés chez des chimpanzés en Ouganda. Chassés de leur habitat naturel, les chimpanzés se nourrissent de plus en plus sur des terres cultivées, au grand dam des cultivateurs, qui les considèrent comme de la vermine. Ils sont donc chassés et tués par la population, au mépris des lois qui les protègent. Ils sont aussi les jouets d'une administration corrompue ou peu soucieuse de la défense des espèces. En témoigne le don fait en janvier dernier par le ministère ougandais du Tourisme, des Antiquités et de la Vie sauvage de trois chimpanzés à un zoo chinois. L'intitulé même de ce ministère, où les animaux sauvages sont placés sur le même plan que les antiquités et le tourisme, témoigne de l'ambivalence des autorités ougandaises vis-à-vis des richesses naturelles de leur pays.