Haïti - Le gouvernement Aristide veut rétablir l'ordre

Port-au-Prince — Le gouvernement du président haïtien Jean Bertrand Aristide, confronté à une insurrection armée ayant fait 42 morts depuis près d'une semaine, a repris le contrôle de trois villes et affirmé hier vouloir rétablir l'ordre dans le pays en protégeant la population.

«Nous ferons ce que nous avons à faire pour rétablir l'ordre sans nuire à la population», a déclaré hier le secrétaire d'État à la Sécurité publique, Jean-Gérard Dubreuil, lors d'une conférence de presse commune avec le ministre de l'Intérieur et des Collectivités territoriales, Jocelerme Privert, et le secrétaire d'État à la Communication, Mario Dupuy.

«La police n'est pas préparée pour la guerre», a-t-il ajouté, dénonçant «les terroristes qui prennent les commissariats, les brûlent et s'en vont.»

L'opposition politique haïtienne a de son côté affirmé, hier, qu'elle prend ses distances avec les actions de ces groupes armés, au moment où une mission d'évaluation de l'ONU est arrivée en Haïti.

Après avoir repris la ville de Saint-Marc, verrou stratégique entre Port-au-Prince et les Gonaïves (nord-ouest), d'où est partie jeudi l'insurrection, la police était à nouveau présente lundi soir dans les bourgades de Grand-Goâve (sud-ouest) et de Dondon (nord).

Hier matin, aucun coup de feu n'a été entendu à Saint-Marc, selon un journaliste local. À Dondon, deux personnes ont été blessées par balles et neuf maisons incendiées, selon des radios haïtiennes.

Huit villes ou bourgades restaient hier aux mains de rebelles armés: les Gonaïves (200 000 habitants, quatrième ville du pays), Gros Morne, Ennery, l'Estère, Petite Rivière de l'Artibonite, Trou du Nord, Anse Rouge et Saint-Raphaël.

Dans la nuit de lundi à hier, des incidents ont aussi été signalés par les médias dans le nord, à Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, où plusieurs banques de borlette (loteries populaires) appartenant à de présumés partisans de l'opposition ont été incendiées par des hommes armés. Le Cap-Haïtien est privé d'électricité depuis lundi et aucune voiture ne circulait hier matin, faute d'essence.

À Port-au-Prince, deux personnes ont été blessées par balles par un groupe d'individus encagoulés, qui ont volé plusieurs véhicules privés.

Le premier ministre haïtien, Yvon Neptune, s'est rendu par hélicoptère à Saint-Marc (à 96 km au nord de Port-au-Prince) et Grand-Goâve afin de montrer que l'autorité de l'État y demeurait forte.

«Nous distinguons le mouvement populaire, que nous soutenons et qui demande le départ de Jean Bertrand Aristide, des forces insurrectionnelles armées auxquelles nous ne nous identifions pas», a affirmé hier à l'AFP l'un des responsables de l'opposition haïtienne, le socialiste Micha Gaillard.

Washington veut un changement

Les États-Unis ne prévoient pas intervenir à Haïti, où ils espèrent que le degré de violence restera contenu, a déclaré le secrétaire à la Défense américain, Donald Rumsfeld. «Il n'existe aucune intention, à l'heure actuelle, ni aucune raison de penser» à une intervention américaine, a-t-il affirmé.

«Il faut une solution politique et cela ne peut être obtenu que par le dialogue, la négociation et des compromis», a affirmé le porte-parole du ministère américain des Affaires étrangères, Richard Boucher.

Le secrétaire d'État, Colin Powell, a saisi l'occasion de la présentation des lettres de créances du nouvel ambassadeur haïtien à Washington, Raymond Valcin, pour faire passer le message, a ajouté le porte-parole.

M. Powell a également abordé ce dossier dans une conversation téléphonique avec son homologue canadien, Bill Graham. Washington est aussi en contact avec d'autres capitales sur ce dossier, dont la France, selon des sources diplomatiques américaines.

Les États-Unis étaient intervenus militairement dans le pays en 1994, du temps du président Bill Clinton, pour une opération destinée à rétablir la démocratie et remettre en selle le président Aristide, alors en exil.

L'évolution politique décevante de ce pays a toutefois largement contribué à la mauvaise image qui reste de cette opération dans une large partie de la classe politique et de l'opinion américaines.

Un changement radical de la manière de gérer le pays est aujourd'hui souhaité par Washington, même si les autorités américaines ne vont pas jusqu'à appeler au départ du président Aristide, dont le gouvernement est accusé de fomenter la violence en soutenant des bandes armées.

«Il est clair, compte tenu des propositions qui sont faites et des discussions qui ont lieu, que quand nous parlons de changements dans la manière dont Haïti est gouverné, cela pourrait impliquer des changements dans la position d'Aristide», a déclaré un haut responsable du département d'État à la presse.

Toutefois, interrogé si cela signifiait que Washington voulait «à ce stade» le départ du président, ce responsable, qui parlait sous couvert de l'anonymat, a répondu par la négative.

Hier, les Nations unies ont averti, à Genève, que les affrontements en Haïti pourraient déboucher sur une grave crise humanitaire. «Cette insécurité et cette violence nous font craindre une grave crise humanitaire», a déclaré Elisabeth Byrs, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA).

Cet avertissement a coïncidé avec l'arrivée en Haïti d'une mission d'évaluation de plusieurs organismes humanitaires de l'ONU, dont l'OCHA et l'Unicef. Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, avait annoncé lundi une présence accrue de l'Organisation dans ce pays en crise politique depuis 2000.

Dans un communiqué, le Haut-Commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Bertrand Ramcharan, s'est déclaré hier «gravement préoccupé par la situation des droits de l'homme en Haïti» et a condamné «le recours à la violence de tous côtés».