Des obsèques nationales

Claude Ryan aura droit à des funérailles nationales, vendredi à Montréal, a annoncé hier le premier ministre, Jean Charest, qui a salué «la contribution d'une valeur inestimable» du disparu dans la construction d'un Québec moderne.

Le premier ministre a rencontré Claude Ryan pour la dernière fois en janvier dernier. «C'était un moment solennel. Sans le dire, on sentait que le temps jouait contre lui, et que la maladie le rattrapait», a dit hier le chef du Parti libéral du Québec (PLQ). Même s'il bataillait contre le cancer, Claude Ryan gardait le moral. «Il y avait dans cette épreuve un sens profond», a dit M. Charest. Pour cet homme conquis aux valeurs chrétiennes, «la mort était une occasion de réfléchir sur le sens de sa vie».

«Au moment où l'on s'est quittés, il m'a dit qu'il penserait à moi et à ma famille dans ses prières. [...] Qu'il me quitte avec ces mots-là m'a beaucoup touché. C'est lui qui vivait l'épreuve, mais [...] on sentait qu'il y avait chez lui une certaine spiritualité qui lui permettait d'être en harmonie avec lui-même», a dit le premier ministre.

M. Charest a exprimé ses condoléances à la famille de M. Ryan au nom de tous les Québécois. Avec l'assentiment de la famille, le gouvernement du Québec organise des funérailles nationales pour cette figure marquante de la vie intellectuelle et politique québécoise. Le service funèbre sera célébré par le cardinal Jean-Claude Turcotte, vendredi à 11h à la basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal.

La famille recevra les condoléances du public demain, de 14h à 17h, et de 19h à 22h, au Centre funéraire Côte-des-Neiges (4245, Chemin de la Côte-des-Neiges). La dépouille sera exposée en chapelle ardente jeudi, de 15h à 22h dans la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Coeur (426, rue Saint-Sulpice). La famille suggère d'acheminer les dons à la Fondation du CHUM, à la Fondation de l'Hôpital d'Argenteuil, ou à tout organisme voué à la lutte contre la pauvreté.

Le fleurdelisé est en berne depuis hier matin à l'Assemblée nationale, où l'on a ouvert un registre afin que les citoyens puissent rendre un dernier hommage à M. Ryan. Ils pourront le faire en se rendant à l'Hôtel du Parlement (porte de la Famille-Amérindienne) dès aujourd'hui, entre 10h à 16h, et de 8h à 16h demain et jeudi. Le registre est également accessible par Internet (www.protocole.gouv.qc.ca).

Une influence durable

Même s'il a quitté la politique en 1994, Claude Ryan a continué d'alimenter la réflexion au sein du Parti libéral. Il se rendait disponible pour conseiller le premier ministre et son équipe, mais il ne s'imposait jamais. Comme en font foi les témoignages recueillis hier, les députés libéraux sollicitaient eux-mêmes l'opinion de l'éminence grise du parti.

En septembre 2002, M. Ryan rédigeait Les Valeurs libérales et le Québec moderne, un document-phare à l'intention des militants libéraux pour éclairer les enjeux de la campagne électorale. «Cet ouvrage illustre la rigueur de sa pensée, la richesse de son expérience, et l'amour profond qu'il a toujours eu pour le Québec», estime M. Charest.

Pour Jacques Chagnon, ministre de la Sécurité publique, l'ancien chef libéral fut un «mentor». «Souvent, je l'appelais pour lui dire: "comment voyez-vous ça, cette situation, M. Ryan?". Ses réponses étaient fort utiles. Il était là pour nous», dit M. Chagnon, qui figurait parmi ceux qui ont convaincu M. Ryan de quitter Le Devoir pour devenir chef du Parti libéral il y a 25 ans.

Si Christos Sirros a décidé de se lancer en politique en 1981, c'est grâce à M. Ryan, qui souhaitait accorder plus de place aux membres des communautés culturelles dans les instances publiques. Claude Ryan représentait pour lui la «conscience libérale» et un «intellectuel respecté de tous». «Je réfléchis et me demande qui sont les autres personnalités qui ont cette stature. On cherche longtemps. Il y avait Pierre Bourgault du côté souverainiste. Et M. Ryan, du côté fédéraliste», dit le député Sirros.

L'ancien chef libéral Daniel Johnson vient de perdre un «ami» qui l'a appuyé tout au long de sa carrière. «Il était conscient des forces du Québec et essayait de les développer au maximum. Son penchant, c'était de faire des consensus pour que les gens tirent dans la même direction. Pour arriver à ça, il était d'une écoute exceptionnelle», ajoute M. Johnson.

André Fortier partage cet avis. Il fut le recherchiste de M. Ryan à compter de 1981, son chef de cabinet de 1985, son complice et son ami. «Son style de travail était très collégial. Tout le monde qui travaillait sur un dossier était au tour de la table et avait un mot à dire jusqu'à ce que la décision soit prise. Il n'avait pas de cachette. Il suscitait une grande loyauté envers ses collaborateurs et il leur était très loyal», se souvient M. Fortier.

Entraînée en politique par M. Ryan, la vice-première ministre Monique Gagnon se souvient des réunions du conseil des ministres, où les ministres devaient parfois étoffer un mémoire en vue du dépôt d'un projet de loi parce que M. Ryan avait décelé des failles.

De Robert Bourassa à Jean Charest, les gouvernements libéraux ont trouvé en Claude Ryan une oreille attentive doublée d'une remarquable faculté d'analyse. M. Bourassa consultait toujours deux personnes avant de prendre une décision importante, rappelle son ancien organisateur politique, Pierre Bibeau. Il y avait Gérard D. Lévesque, en raison de son sens politique bien terre à terre et Claude Ryan, pour la profondeur de son analyse. Si l'un des deux n'était pas d'accord, M. Bourassa n'allait pas de l'avant.

L'ancien chef de cabinet de M. Bourassa, John Parisella, a pris sa carte de membre du Parti libéral quand Claude Ryan a annoncé sa candidature comme chef du parti. C'est un homme venu en politique défendre une cause, celle de la place du Québec au sein du Canada, estime M. Parisella. Pour M. Ryan, le pouvoir n'était pas une fin en soi, mais un instrument. C'était un libre-penseur qui n'avait pas «cet instinct, ce flair politique» des politiciens aguerris.

Landry salue l'homme de rigueur

Le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a salué pour sa part l'homme de rigueur et de convictions que fut Claude Ryan, mettant l'accent sur la fermeté des valeurs spirituelles qui ont guidé tous ses choix. «C'était un très grand Québécois, a-t-il dit. Le Québec tout entier perd aujourd'hui une personnalité qui a contribué, pour beaucoup et de façon positive, à la construction du Québec moderne.»

Celui qui «incarnait la vie de l'esprit» aura laissé derrière lui un héritage que le chef du Parti québécois a qualifié d'«universel». «Il faut souhaiter que les exemples de rigueur intellectuelle, d'humanisme, de justice, de fidélité et de convivialité qu'il a donnés soient suivis par les jeunes et les générations futures», a confié M. Landry. Disant partager avec M. Ryan des valeurs de liberté et de recherche de l'équité et de la justice, le chef de l'opposition a par ailleurs souligné la nature profonde du libéralisme de M. Ryan, un libéralisme «au bord de la social-démocratie».

Ne partageant pas les mêmes convictions quant à l'avenir du Québec, les deux hommes ont toutefois entretenu de larges discussions, souvent épistolaires, au cours desquelles M. Landry caressait l'espoir de lui vendre son projet nationaliste. «Mon rêve secret, c'était de l'amener à penser ce que je pensais. J'aurais aimé en faire un souverainiste», a-t-il révélé hier.

Pour Bernard Landry, la fidélité et l'attachement au Québec et au Canada de Claude Ryan avaient quelque chose de religieux. «Il a cherché ce qui était le mieux pour le Québec et le Canada, mais il a échoué, comme Bourassa, comme Lévesque, a expliqué M. Landry. La question du Québec n'est pas réglée et n'a pas évolué dans le sens où Ryan l'entendait.»

Le député de Borduas, Jean-Pierre Charbonneau, a connu Claude Ryan comme directeur du Devoir alors qu'il était journaliste, puis dans l'arène politique. Très conscient de sa supériorité intellectuelle, il laissait toujours sa raison dominer. «Son nationalisme venait de la raison et non pas du coeur», fait valoir M. Charbonneau. «La population respectait M. Ryan, mais ne l'aimait pas et se méfiait de son austérité.» C'était un adversaire redoutable et très dur avec ses opposants, rappelle le député.

Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a enfin souligné la richesse de la pensée de Claude Ryan et son influence sur le développement du Québec. «Les mois et les années qui viennent permettront de mieux cerner la contribution de ce journaliste et politicien et de mesurer l'importance de son influence sur le développement social et politique du Québec.»