Claude Ryan, 1925-2004 - L'HOMME DE TOUS LES DÉBATS

Claude Ryan, en 1993.
Photo: Jacques Nadeau Claude Ryan, en 1993.

Pendant un demi-siècle, il a traversé la vie du Québec s'ouvrant à la modernité avec une réputation d'homme sévère, austère, aux habitudes frugales, à la rigueur intellectuelle irréprochable, un solide brin entêté, mais il savait aussi se montrer affable et faire preuve d'un humour insoupçonné, caustique, ne reculant pas devant l'autodérision et qu'il rendait avec un petit rire caractéristique. Claude Ryan, qui fut chef du Parti libéral du Québec, qui fut ministre et fidèle lieutenant à qui l'on n'hésitait pas à confier les dossiers les plus délicats, qui fut aussi directeur et seul maître à bord du Devoir pendant une quinzaine d'années, est décédé tôt hier matin, entouré des siens, à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Il avait eu 79 ans le 26 janvier.

Aux prises avec une santé chancelante depuis deux ans, il se savait atteint depuis décembre d'un cancer inopérable de l'estomac qui le condamnait à plus ou moins brève échéance, et qui l'a fait sombrer dans le coma samedi dernier. Mais il confiait lui-même aborder cette ultime épreuve avec une grande sérénité, que lui autorisait son inébranlable foi. L'un de ses derniers projets — il avait plusieurs livres en route — aura d'ailleurs consisté en la traduction d'une série de sermons du cardinal britannique John Henry Newman (1801-1890), «qui a été un guide dans ma vie» et qui fut un lointain précurseur de la réforme instituée par le concile Vatican II.

S'il avait quitté la politique active en 1994, Claude Ryan n'en continuait pas moins d'intervenir dans le débat public. Encore récemment, il publiait des textes sur la «réingénierie» et la justice sociale au Québec, de même que sur la question du mariage des conjoints de même sexe.

Né en 1925 à Montréal, dans le quartier Saint-Jean-de-la-Croix, deuxième des trois fils de Blandine Dorion et Henri-Albert Ryan — Gérald, avocat, a occupé le poste de juge à la Cour supérieure, et Yves a été maire de Montréal-Nord pendant près de 40 ans —, Claude Ryan passe sa petite enfance au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où son père d'origine irlandaise obtient un emploi. Quand la famille reviendra s'installer à Ville-Émard, en 1931, toutefois, ce sera amputée du paternel, qui a déserté le foyer.

Élevés dès lors dans des conditions financières difficiles par leur mère seule qui tient quand même à leur réussite, les trois frères se nourriront de ses valeurs. Claude, notamment, en héritera la débrouillardise, l'individualisme et l'indépendance d'esprit. Élève brillant mais solitaire, il développera aussi une certaine résistance à l'autorité, qui le convaincra plus tard que la vocation religieuse que plusieurs lui prêtent, et l'obéissance qui va avec, ne sont pas pour lui.

Inscrit pendant deux ans à l'école de service social de l'Université de Montréal, Claude Ryan n'en tarde pas moins à réaliser que de longues études ne correspondent pas à ses goûts. À la fois profondément chrétien et préoccupé d'action sociale, il accepte en 1945 le poste de secrétaire national de la section française de l'Action catholique canadienne, un organisme créé par la Conférence des évêques pour établir une meilleure jonction entre l'Église et les laïcs. Il y demeurera pendant près de 17 ans, voyageant deux fois à Rome dont l'une, en 1950 et 1951, pour y étudier l'histoire de l'Église, un séjour quasi monastique qui révèle le bourreau de travail qu'il ne cessera jamais d'être.

Parallèlement, Claude Ryan préside l'Institut canadien d'éducation des adultes et oeuvre au sein du mouvement Desjardins. En juillet 1958, il épouse Madeleine Guay, une jeune militante de l'Action catholique, avec laquelle il aura cinq enfants. Active dans les milieux communautaires, Madeleine Ryan sera propulsée bien malgré elle sous les feux de la rampe à l'occasion de la campagne référendaire de 1980 et de la célèbre affaire des Yvette (c'est elle que la ministre Lise Payette avait comparée à la jeune fille docile des manuels scolaires).

Au début des années 1960, Gérard Filion, qui dirige Le Devoir depuis la fin de la guerre, songe à démissionner pour réorienter sa carrière. Le père Ambroise Lafortune, fils d'un employé de longue date du journal, lui suggère d'approcher Claude Ryan, qu'il ne connaît pas. Les deux hommes s'entendront suffisamment pour que Filion engage Ryan à titre d'éditorialiste en juin 1962. Bien que n'ayant aucune expérience du journalisme, ce dernier se démarque rapidement par une pensée rigoureuse et une écriture méthodique.

La démission de Gérard Filion étant imminente, un bras de fer s'engage, en cette Révolution tranquille naissante, au sein du conseil d'administration du Devoir (qui tire alors à près de 50 000 exemplaires) quant à la succession. Les éléments plus nationalistes du groupe appuient la nomination d'un autre éditorialiste, Jean-Marc Léger, mais une majorité voudrait voir Claude Ryan, qui a montré des qualités de gestionnaire strict, hériter du poste. Au terme de plusieurs mois de flottement, Ryan est finalement élu. Il entre en fonction le 1er mai 1964.

Jusqu'en 1978, inlassablement, du matin au soir, Claude Ryan dirigera Le Devoir avec une autorité passée à la légende, et toujours en tenant avec une fermeté tout aussi légendaire les cordons de la bourse. Observateur attentionné de la vie québécoise — Ryan lui-même estimait que son journal faisait partie intégrante de la «conscience canadienne-française» —, Le Devoir s'ouvre au début de cette période aux arts et à la culture, aux sports même, mais la politique et la vie sociale demeureront sa priorité. Le directeur du journal et son directeur, farouchement indépendants, sont de tous les débats. Les temps à venir seront du reste fastes, avec l'arrivée de Pierre Elliott Trudeau à Ottawa, la fondation du Parti québécois et la Crise d'octobre. Dans les années 1970, le journal se distinguera en menant des enquêtes spectaculaires sur le crime organisé et ses liens avec le pouvoir politique et le monde syndical.

Graduellement, Claude Ryan affine sa pensée politique; refusant à la fois le statu quo et l'indépendance, il en viendra à prôner, dans ses éditoriaux qu'il écrit d'un seul trait au terme d'une cogitation étoffée, une «troisième voie», un renouvellement du fédéralisme canadien qui accorderait un statut particulier au Québec. En même temps, lui dont on disait que ni la gloire ni l'argent ne pouvaient le séduire maintient des relations étroites avec le pouvoir. Il est notoire, par exemple, que Robert Bourassa, premier ministre du Québec à compter de 1970, lui téléphonait presque quotidiennement pour le consulter et prenait rarement une décision susceptible de lui déplaire: le ressac dans les pages éditoriales du Devoir eût été cinglant. Aussi ne manquera-t-on pas de s'étonner lorsqu'à la veille des élections de novembre 1976, Claude Ryan, qui avait toujours soutenu les libéraux, prendra position en faveur du Parti québécois.

Le PQ installé à Québec, Claude Ryan commence à être sollicité pour contrecarrer ses plans en entrant en politique active. Au terme d'une réflexion longue et déchirante, il finit par accepter, en 1978, de se porter candidat à la direction du Parti libéral du Québec, qui voit en lui l'homme capable de ramener le PLQ au pouvoir. Ayant vaincu Raymond Garneau dans une course à deux, il est élu député d'Argenteuil l'année suivante, et il s'apprête à mener les troupes du NON lors du référendum sur la souveraineté-association qui aura lieu en mai 1980.

Si elle se termine par une victoire sans équivoque, la campagne du NON n'en aura pas moins provoqué des étincelles. Forcés de partager la scène, Ryan et Trudeau, qui n'ont jamais été sur la même longueur d'onde, entretiennent des relations acrimonieuses. Personnellement, ils n'ont aucuns atomes crochus; politiquement, leur désaccord est fondamental: alors que Trudeau a dans sa manche le rapatriement de la Constitution, Ryan a publié le «Livre beige» qui prône une réforme draconienne du fédéralisme canadien donnant une très grande place au Québec.

C'est néanmoins en nourrissant de grands espoirs que les libéraux du Québec préparent la campagne électorale de 1981: après la victoire référendaire, la reprise du pouvoir s'inscrirait dans la logique des choses, cela en dépit du fait que leur chef présente une image rébarbative, trop «carrée» et sèche pour certains, vaguement démodée. Claude Ryan s'est aussi fait railler pour avoir déclaré, après son élection à la tête du PLQ, qu'il avait été guidé vers la politique par «la main de Dieu», et il s'est fait critiquer pour un discours désincarné, au ton revanchard, au soir du 20 mai 1980. «Le public me voyait sous un jour faux et déformé», expliquera-t-il plus tard.

Alors que le PQ fait campagne sous le slogan «Faut rester forts au Québec», les libéraux succombent à l'éternelle propension des Québécois à ne pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier. Au soir du 13 avril, les péquistes remportent 80 sièges et obtiennent un nouveau mandat. Pour Claude Ryan, comme pour tout chef qui perd un scrutin, les mois à venir s'annoncent difficiles.

Et de fait. Avec un Robert Bourassa — à qui Claude Ryan avait refusé de se porter candidat dans une élection complémentaire — faisant montre d'un désir de plus en plus manifeste de revenir aux affaires, avec les tensions au sein du parti qu'a engendrées le rapatriement de la Constitution, la pression s'accentue sur celui qui n'a jamais véritablement fait partie de la «clique» libérale. En 1983, la route est devenue sans issue: il démissionne de la direction du PLQ avant d'avoir à subir l'épreuve d'un vote de confiance qui présente de trop grands risques de le destituer.

Claude Ryan conserve cependant son poste de député, et il accepte d'être de nouveau sur les rangs lorsque Robert Bourassa conduit les libéraux à une victoire écrasante aux élections générales de 1985 (l'année même du décès de Madeleine). Éminence grise du premier ministre, le ministre Ryan détiendra pendant neuf ans divers portefeuilles, qui ont tous un point en commun: les dossiers y sont chauds et controversés. Quand ça barde, c'est lui qu'on envoie au feu. C'est ainsi qu'en tant que responsable de la Charte de la langue française, il fera promulguer la loi 86 qui rétablit le bilinguisme avec prédominance du français dans l'affichage commercial; à la Sécurité publique, il sera chargé de recoller les pots cassés de la crise d'Oka; à l'Éducation, il procédera au dégel des droits de scolarité; et aux Affaires municipales, on lui confiera la tâche ingrate de «pelleter» un déficit de 500 millions de dollars dans la cour des villes.

Au scrutin de 1994, sous Daniel Johnson fils, Claude Ryan, bientôt septuagénaire, décide de ne pas se représenter. La fin de l'engagement en politique ne signifie toutefois pas la fin de la participation au débat public de celui qui disait que ce n'était pas son genre de rester silencieux très longtemps. En 2000, lors d'une entrevue accordée à l'occasion des 90 ans du Devoir, il déclarait continuer, encore et toujours, «de chercher des aménagements qui permettraient au Québec de se développer suivant ce qu'il est tout en continuant de faire partie du Canada». Il est aussi intervenu fréquemment pour témoigner de sa vision des choses dans les pages de journaux. Depuis quelques mois, en outre, il donnait des cours d'études catholiques à l'Université McGill.

Tous ceux qui ont connu et collaboré avec Claude Ryan, souvent épuisés eux-mêmes par ce travailleur infatigable, assurent qu'il ne s'arrêtait jamais. Il aura fallu la mort pour lui procurer le repos.