Des opinions tranchées, jusqu'à la fin

Le gouvernement Charest doit faire preuve de prudence dans son entreprise de «réingénierie» de l'État. Une modification du mode de scrutin actuel est nécessaire. La concentration des médias doit être circonscrite au nom de la liberté de la presse. Le mariage entre conjoints de même sexe ne devrait pas être permis par le gouvernement fédéral.

Voilà les dernières opinions exprimées par Claude Ryan sur la scène publique. L'ancien directeur du Devoir et chef libéral — qui se plaisait à prendre part aux débats qui animent la société québécoise, et ce, jusqu'à la toute fin de sa vie — laisse en héritage des messages de respect de la justice sociale et de la liberté d'expression qui témoignent de sa rigueur intellectuelle.

Au gouvernement Charest, Claude Ryan a lancé un avertissement qui résonne encore dans les officines libérales. La «réingénierie» de l'État ne doit pas se faire au détriment des plus démunis de la société. L'automne dernier, lors d'une entrevue accordée au Devoir — sa toute dernière intervention sur un débat public —, Claude Ryan avait en effet rappelé la responsabilité du gouvernement libéral en matière de justice sociale.

«Il vaut mieux prévenir et s'assurer que la réingénierie se fasse en tenant compte de la définition large de la mission gouvernementale. Deuxièmement, on doit rappeler la responsabilité du gouvernement en matière de justice sociale, en matière de juste répartition des chances d'épanouissement envers toutes les classes de la société», confiait Claude Ryan.

Ses préoccupations ne sont pas étonnantes. La justice sociale figure parmi la liste des valeurs libérales qui étaient si chères à Claude Ryan. À la demande de Jean Charest, il avait d'ailleurs rendu public, en septembre 2002, Les Valeurs libérales et le Québec moderne, un livre qui, aujourd'hui, prend la forme d'un héritage qu'il lègue au parti. Ce livre a servi de caution morale et intellectuelle au Parti libéral lors des dernières élections.

En plus de dresser un portrait historique du Parti libéral et de décrire la position qu'occupe cette formation sur l'échiquier politique québécois, M. Ryan passait en revue les principales valeurs qui guident les libéraux.

Il s'agit notamment du respect des libertés individuelles, l'identification au Québec, l'appartenance canadienne, le développement économique et la justice sociale. «Être libéral en politique, c'est mettre en pratique dans ce champ d'activité les traits qui caractérisent l'esprit libéral, peut-on y lire. C'est notamment être ouvert aux valeurs de changement et de progrès; mettre au premier rang les valeurs de liberté, de justice et de démocratie; être acquis à la discussion publique des enjeux et à la transparence de l'administration de la chose publique. Est contraire à l'esprit libéral, en politique comme dans tout autre champ d'activité, ce qui est étroit, mesquin, sectaire, doctrinaire, jaloux, occulte, attaché à l'ordre établi, enfermé dans des certitudes immuables, méfiant envers les libertés et opposés au progrès.»

Claude Ryan soulignait également l'importance pour l'État de définir les valeurs de la collectivité en tout respect de la société civile. «Au lieu de vouloir imposer à tout prix ses propres conceptions, l'État doit plutôt chercher des aménagements institutionnels qui, dans le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs, tiennent compte de l'évolution continue des opinions et des modes de comportement.»

«Il ne suffit pas de se réclamer de l'esprit libéral. La personne qui oeuvre dans la politique doit chercher à déployer cet esprit au service de valeurs capables de faire avancer les libertés individuelles et le bien général de la société», écrivait-il.

Des militants libéraux tentent actuellement de remettre à l'agenda un rapport préparé par Claude Ryan en 1998, L'État québécois et la pauvreté. Ce document de réflexion contenait pas moins de 176 propositions tous azimuts, mais aucune — ou presque —- n'avait été retenue officiellement. M. Ryan recommandait d'augmenter les ressources humaines et financières des services gouvernementaux d'aide à l'emploi et de procurer un soutien financier supplémentaire aux organismes sociaux et communautaires luttant contre la pauvreté.

Mode de scrutin

Claude Ryan s'était également prononcé sur la nécessité de procéder à un changement du mode de scrutin actuel «afin de permettre une représentation plus juste à l'Assemblée nationale de divers points de vue exprimés à l'occasion d'élections générales», écrivait-il dans Le Devoir en septembre dernier.

«Une réforme qui n'apporterait que des améliorations cosmétiques sans viser à procurer une meilleure justice serait un trompe-l'oeil. Le choix du gouvernement semble devoir se faire entre un mode de représentation régionale et un mode de représentation compensatoire à l'échelle nationale. La formule retenue, quelle qu'elle soit, devra fournir l'assurance que des écarts grossiers entre la volonté exprimée par les électeurs et la représentation des partis à l'Assemblée nationale ne seront plus possibles», ajoutait-il.

Claude Ryan soulignait la célérité avec laquelle le gouvernement actuel devrait traiter ce dossier. «Convaincre le gouvernement de présenter un échéancier précis et raisonnable et le contraindre par tous les moyens de pression démocratiques à s'y conformer, tel devrait être le premier objectif des tenants d'une réforme du mode de scrutin», affirmait-il.

Mariage entre conjoints de même sexe

Claude Ryan n'a jamais eu peur de ses opinions. À preuve, il n'a pas hésité à s'inscrire à contre-courant et à se positionner contre le mariage entre conjoints de même sexe, qu'un projet de loi fédéral vise à permettre.

«Pour des motifs autant séculiers que religieux, et en m'appuyant sur une assez longue expérience de la vie, je souscris pleinement à l'enseignement séculaire de l'Église selon lequel la vie sexuelle doit se déployer suivant un ordre naturel dont la complémentarité des sexes et l'orientation de l'activité sexuelle vers le service de la vie sont des éléments essentiels. La famille formée d'un père, d'une mère unis dans le mariage et de leurs enfants, fournit de manière générale le milieu le plus propice à l'épanouissement des conjoints, à la perpétuation de l'espèce et à la formation des futurs citoyens. Elle est considérée, pour cette raison, comme le fondement le plus solide de la vie en société. J'en conclus que la société a non seulement le droit mais le devoir de privilégier son épanouissement affirmant le caractère distinct du mariage», expliquait-il dans un texte qu'il a fait parvenir à La Presse, en août dernier.

Selon Claude Ryan, Ottawa fait fausse route. «Il cherche l'uniformité tandis que les réalités qu'il prétend regrouper sous une même définition sont manifestement différentes. Que le législateur s'emploie à éliminer toute discrimination réelle et observable à l'endroit des personnes engagées dans des unions homosexuelles, cela est juste et souhaitable. Qu'on veuille par contre laisser croire que l'élimination de toute distinction juridique entre le mariage et l'union homosexuelle sera moralement et socialement inoffensive, cela est plus difficilement admissible. Qu'on donne à chacune un nom, une définition et un statut répondant à ce qu'elles sont.»

Concentration de la presse

Lors du congrès de novembre 2000 de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Claude Ryan avait envoyé un électrochoc aux journalistes en dénonçant la concentration médiatique au Québec. Selon lui, «il serait mauvais et dangereux que tout le secteur de la presse quotidienne soit possédé par les mêmes intérêts». Il s'inquiétait alors de la transaction qui a fait passer les trois quotidiens québécois d'UniMédia (Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien) aux mains de Gesca, filiale de Power Corporation.

D'après l'ancien directeur du Devoir, la liberté d'information et d'opinion est mise en péril par le contrôle trop grand d'un même groupe, qu'il s'agisse de Gesca ou de Quebecor. «Partout où un groupe financier exerce un contrôle direct sur une entreprise de presse, on ne saurait s'attendre à ce que celle-ci traite avec une réelle liberté des sujets reliés aux intérêts de son propriétaire, et ce, tant dans ses pages d'information que dans ses pages d'opinion», illustrait-il.

Des mesures de rationalisation et de réduction des dépenses sont le lot de la concentration, prévenait-il. «Le danger, ce n'est pas que de telles mesures soient instituées», ajoutait-il, mais plutôt qu'il y ait en conséquence affadissement de la couleur régionale, du dynamisme professionnel, du climat de travail et de la conscience sociale des journaux. Un «danger réel» d'homogénéisation guette les médias appartenant à un groupe, notait-il également.

Yves Boisvert, professeur à l'École nationale d'administration publique et directeur du Laboratoire d'éthique publique, estime que Claude Ryan appuyait le développement des centres de recherche afin de leur permettre d'alimenter les débats publics actuels. Claude Ryan était d'ailleurs membre du conseil de la Chaire Fernand-Dumont (INRS). «Ce qui était riche pour nous, chercheurs, c'est de voir un homme de cet âge-là présenter une ouverture d'esprit pour faire des débats intelligents. C'était une source d'inspiration. M. Ryan affirmait des positions de façon intelligente, malgré le "politically correct" et malgré le fait qu'il était minoritaire dans sa position. Il n'y a pas grand-monde qui a le courage qu'il a eu», souligne M. Boisvert.