Un patron accessible, direct et rieur, mais exigeant

Je voulais absolument savoir ce qu'il advenait de ma demande d'emploi d'été, envoyée deux mois plus tôt. Mais la secrétaire de Claude Ryan bloquait tout accès à son patron, de façon aussi étanche qu'un barrage d'Hydro-Québec. Je décidai d'attendre jusqu'à l'heure du lunch et, dès qu'elle eut franchi la porte du journal, j'optai pour le quitte ou double. Je fonçai dans le bureau du directeur même s'il allait certainement m'électrocuter avec les foudres de Zeus. Mais, enjoué et rieur, il me fit asseoir, comme si je lui offrais une pause amusante...

«Donnez-moi donc deux raisons de vous faire passer avant ces trente-cinq demandes d'emploi sur le coin de mon bureau», me dit-il avec l'air de me tester. Je lui dis que je n'imaginais pas pratiquer le journalisme d'enquête comme je le concevais ailleurs qu'au Devoir et que, pour moins dépendre des sources et thèses officielles, j'avais décidé de suivre un cours complet en sciences politiques.

«Ouais, il faut effectivement d'abord savoir penser avant d'écrire, me répond-il. Et avec le culot que ça prend pour pénétrer ici [gros rire], sans rendez-vous, vous avez peut-être quelques chances de faire du bon journalisme. Vous commencerez lundi! Voulez-vous un café?» Accessible, intuitif et expéditif: c'est ainsi que j'ai découvert cet homme déroutant et finalement extraordinaire, que je contesterai parfois, mais auprès de qui, comme beaucoup d'autres, j'ai appris à apprécier un maître à penser en ce qui a trait à la rigueur, au travail, à l'analyse personnelle et à l'engagement social qu'exigeait, disait-il, «une information sans compromis, placée sous le seul signe de l'intérêt public».

La vie quotidienne au Devoir à l'époque de Claude Ryan avait ceci de fascinant que son image grand public coïncidait assez peu avec celle du directeur qu'on côtoyait. Les plus narquois stigmatisaient d'abord son autorité omniprésente en la qualifiant de «papale». Mais on découvrait vite à son contact que cet Irlandais, perçu comme l'ombudsman de la vie politique de l'époque, était un patron fort accessible, un bagarreur intellectuel qui ne pouvait résister au plaisir d'une «discussion virile», qu'il ponctuait souvent de blagues et de rires sonores qui résonnaient jusque dans la salle des nouvelles.

L'austérité du «Bonhomme», comme l'appelaient assez irrévérencieusement les jeunes journalistes que nous étions, perdure encore aujourd'hui dans le journal. Elle n'avait rien d'une légende urbaine. Mais elle s'appuyait sur un «sens du Devoir», une fidélité à «l'institution» que Ryan a toujours cultivée. C'est cette haute perception du journal qui expliquait qu'on venait y travailler comme s'il s'agissait d'un engagement social au sein, non pas d'une entreprise, mais d'un service public.

Gilles Provost, ancien président du syndicat et chroniqueur scientifique — aujourd'hui de l'équipe de Découvertes à Radio-Canada — raconte spontanément: «La première image qui me vient de Claude Ryan, c'est de le voir arriver en haut de l'escalier, le matin, son chapeau sur l'arrière de la tête, la chemise un peu sortie du pantalon, la cravate de travers, son imperméable sur le bras et le petit cigare aux lèvres.»

S'il n'était pas trop pressé, il entrait dans la salle des nouvelles pour y contrôler les présences d'un regard circulaire. Si vous étiez près de la machine à café, à côté de la porte, vous aviez droit à un commentaire très précis sur votre papier du jour, du genre: «Bon papier. Mais, franchement, votre troisième paragraphe était un peu faible. Deux adjectifs et des points de suspension dans la même phrase! Auriez-vous l'intention de passer à l'éditorial?» Satisfait de sa pique, il tournait les talons et filait ouvrir son courrier, lire deux ou trois rapports, recevoir un ministre qui venait solliciter ses commentaires avant de déposer son prochain projet de loi au Cabinet ou répondre aux appels quotidiens du premier ministre Robert Bourassa, qui le consultait sur tout!

«Ryan n'était pas l'homme ombrageux que plusieurs imaginaient. Les rires et les blagues faisaient partie du menu des réunions éditoriales, et il savait non seulement rire de lui-même, mais c'était l'éditorialiste de l'équipe, qui acceptait le plus facilement les retouches à son texte. En réalité, Ryan était un mélange d'autorité et de collégialité», raconte Jean-Claude Leclerc, le seul à ma souvenance qui ait jamais osé le tutoyer.

Tous se souviennent d'un patron fort accessible. Probablement, note Pierre O'Neil, un chroniqueur politique souvent consulté par Ryan, parce que le directeur «appréciait au plus haut point les contacts personnels et le lien de confiance qui en résultait», au-delà des divergences politiques ou intellectuelles.

«Il pouvait être féroce dans ses critiques de nos articles, mais, s'il aimait visiblement brider la bande de jeunes loups que nous étions, raconte Jean-Pierre Charbonneau, député péquiste de Borduas et ancien président de l'Assemblée nationale, c'est quand même avec lui directement qu'on allait négocier les virgules de nos textes bloqués au pupitre. Il craignait les poursuites, car on n'était pas riche. Mais il a été sous ce rapport un maître à penser sur le plan de la rigueur journalistique. Et une fois que la négo était terminée, on passait à autre chose, sans arrière-pensée. Et si on était attaqué publiquement par la suite — je pense à l'affaire de la télévision du chef Saulnier — il nous défendait d'arrache-pied. Dans mon cas, il n'a pas hésité à croiser le fer à la télé avec Jean Drapeau pour défendre mes enquêtes.» Totalement maître de son dossier, comme d'habitude, Ryan avait infligé au maire ce jour-là une raclée historique...

«Mais il était jaloux de son autorité, de celle que confère au directeur la charte du Devoir. Il en était même imbu à certains égards parce qu'il se sentait autorisé à assumer l'espèce de magister qu'incarnait le journal dans l'univers médiatique et politique», explique Gilles Lesage, chroniqueur parlementaire et éditorialiste. Pour Ryan, poursuit ce collègue à la retraite, la mission du Devoir se situait dans la lignée de l'«Influencial Reporting» des grands journaux américains. Il en déduisait que notre mission était d'influencer le débat politique et le gouvernement, ce qui l'a amené à... conseiller le pouvoir politique et à passer de ce côté de la clôture. «Il tenait à être le chef d'orchestre et le soliste en même temps», poursuit Lesage.

«Le problème, raconte Gilles Provost, c'est qu'il se disait: Le Devoir, c'est moi. Et nous, on se disait: Le Devoir, c'est nous. L'opposition s'est organisée dans un climat qui n'est pas sans rappeler une fronde d'adolescents face au père. Mais on a tellement appris de ces confrontations, dont il ne tirait généralement pas rancune parce qu'on avait l'impression qu'il en ressortait un mieux pour le journal. C'était la même chose pour nos textes: je ne me suis jamais senti menacé par les remarques qu'il me faisait. Ses critiques ne rompaient pas le lien de confiance.» Et dans ces discussions, il appréciait qu'on lui répliquât avec la même vigueur.

Pierre O'Neil abonde en ce sens: «C'était quelqu'un qui aimait la bagarre, mais visière levée. Sans doute à cause de ses racines d'Irlandais», raconte-t-il en pensant sans doute à ses propres gènes!

Claude Ryan avait l'habitude d'inviter les journalistes chargés d'un dossier à en faire le tour avec lui avant d'écrire son éditorial. Mais ces discussions faisaient souvent ressortir des analyses opposées entre le journaliste et son directeur.

Un jour, après une discussion sur un conflit de travail où nous avions des vues plutôt opposées, je lui demandai pourquoi il embauchait des journalistes aux valeurs souvent si opposées aux siennes. Je n'oublierai jamais sa réponse: «Franchement, M. Francoeur, quand on veut l'attelage le plus rapide, on ne choisit pas des chevaux dociles mais rétifs et bourrés d'énergie. C'est plus difficile à conduire, mais c'est le problème du conducteur de ne pas lâcher les cordeaux.»

Cette boutade, qui trahit bien sa philosophie de meneur d'hommes — le mot est choisi à dessein, car cette dynamique basée sur le rapport de forces mettait les consoeurs très mal à l'aise! — explique bien la relation amour-haine que lui vouait la salle et qui alimentait, à bien y penser, la vitalité exceptionnelle du Devoir qui carburait aux débats du jour.

Laurent Laplante, qui en a décousu souvent avec Ryan comme éditorialiste avant de passer au Jour, ajoute une analyse inédite. «Ryan, dit-il, respectait davantage le travailleur devant lui que la personne de conviction. C'était un catholique qui avait adopté l'éthique protestante du travail. Lui-même était un bourreau de travail, doté d'une surprenante capacité d'assimilation. Mais, alors qu'on le dit homme rationnel, je l'ai toujours perçu comme quelqu'un qui avait des idées bien arrêtées et qui ramassait les faits corroborant ses convictions. Si tu travaillais un dossier autant, voire plus que lui, il t'accordait alors les coudées franches. Il s'inclinait devant la somme et la rigueur du travail, pas devant l'argumentation.»

Claude Ryan avait aussi un côté déroutant, imprévisible! Et du pif! Jean-Pierre Proulx, chroniqueur religieux puis à l'éducation, n'oubliera jamais le dépôt de son premier grief syndical. Devant sa crainte visible à l'oeil, le patron avait pouffé de rire tout en admettant sans équivoque avoir dépassé les délais de remplacement du chroniqueur à l'éducation. Décidé à régler rapidement, Ryan a nommé Proulx chroniqueur à l'éducation, mettant fin au grief, sans savoir qu'il venait de choisir un futur président du Conseil supérieur de l'Éducation...

On l'a souvent dit radin. Et c'est vrai qu'il se vantait de recevoir les ministres à la petite pension, pas chère, où il atterrissait à Québec. Il narguait alors ses journalistes qui couchaient au Hilton, eux, pour mieux suivre la vie nocturne des congrès! Plusieurs ont été récompensés par Ryan pour une primeur ou une enquête par une invitation à dîner chez Murray's, à côté du Devoir, avec le spécial du jour à 4,99 $! L'histoire de la bière qu'il avait commandée au Parlementaire en offrant de la partager avec son journaliste invité est restée célèbre dans la boîte.

«Mais ce que cachait cette austérité, qui n'était pas étrangère à l'image de personnage engagé qu'il aimait projeter, c'est l'importance qu'il accordait à une gestion serrée du journal, qui ne laisse rien, mais absolument rien au hasard», raconte Michel Nadeau, qui est devenu vice-président à la Caisse de dépôt du Québec après son passage au Devoir.

«C'est ce qui m'a marqué le plus, car cette forme de rigueur allait de pair avec celle qu'il exigeait sur le plan journalistique, poursuit Nadeau. Sans ce contrôle des dépenses, la fragilité économique du Devoir serait devenue un handicap insurmontable. Mais sa prudence l'a malheureusement empêché de prendre les risques qu'aurait exigés le développement du journal. Il contrôlait serré, mais n'osait pas investir. Je pense que cette crainte n'était pas sans rapport avec un côté émotif, craintif et même "insécure".»

C'était aussi quelqu'un qui avait l'amitié fidèle et qui était capable de dire à un journaliste, quinze ans plus tard, qu'il avait fait une erreur importante dans un dossier ou une situation particulière. Plusieurs d'entre nous l'ont retrouvé, même de vieux adversaires sur le plan politique, l'un à son chevet, l'autre au bout du fil dans un moment délicat. Ou devant un café dans le bureau de l'ancien ministre des Affaires municipales, pour partager tout simplement une passion inépuisable... l'avenir du Devoir!