Mode d’emploi pour cycliste averti

Chaque année, quelques centaines de collisions impliquant des cyclistes sont rapportées au Service de police de la Ville de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau le Devoir Chaque année, quelques centaines de collisions impliquant des cyclistes sont rapportées au Service de police de la Ville de Montréal.

La majorité des accidents à vélo sont mineurs. Il n’est pas rare de voir un cycliste, sans blessure apparente, se relever et poursuivre son chemin. Sans trace écrite, c’est comme si ces accrochages n’avaient jamais eu lieu. Pourtant, les contrecoups de l’impact se manifestent souvent plus tard. Mise au point.

« Je n’ai rien pu faire, laisse tomber Vincent Lacharité-Laframboise. Ça s’est passé tellement vite. » Il y a un peu moins de deux semaines, le jeune homme s’est fait heurter par une voiture alors qu’il circulait à vélo rue Drolet en direction sud, à l’angle de la rue Roy. « Des panneaux d’arrêt ont été ajoutés récemment, le conducteur du pick-up qui m’a percuté m’a dit qu’il ne les avait pas vus. C’était la première fois que ça m’arrivait », raconte celui qui enfourche son vélo tous les jours.

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Le nombre de cyclistes blessés légèrement dont le cas a été signalé sur le territoire montréalais. C’est près de 110 de plus que l’année précédente.

Source : Service de police de la Ville de Montréal, Rapport annuel 2015

Secoué, mais sans blessure apparente, le jeune homme a noté les informations de l’automobiliste, mais a rapidement poursuivi son chemin. « Sur le coup, je n’ai pas appelé la police, indique-t-il. Ce n’était pas une urgence, je n’avais rien de cassé, ma tête n’avait pas été touchée, j’étais “correct”. C’est plus tard ce jour-là que je me suis dit que ça n’avait pas de bon sens, que si je n’avertissais pas le service de police, ce serait comme si ce n’était jamais arrivé. »

Chaque année, quelques centaines de collisions impliquant des cyclistes sont signalées au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Pour la plupart, il s’agit de cas qui ont été déclarés au moment de l’accident. Il ne représenterait toutefois que la pointe de l’iceberg, une bonne partie des accrochages n’étant tout simplement jamais rapportés au service de police. Sans trace écrite, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. « C’est fréquent, à la suite d’un accident, quand on est en état de choc, de ne pas ressentir les effets de l’impact tout de suite, explique André Durocher, inspecteur à la sécurité routière pour le SPVM depuis cinq ans. Mais c’est important de recueillir un minimum d’informations au sujet de l’automobiliste. Ça peut se manifester plus tard. »


Sensibilisation nécessaire

Rien n’empêche d’ailleurs un cycliste de se présenter dans un poste de quartier dans les jours qui suivent pour faire remplir un rapport d’accident, et ce, même si ses blessures sont mineures. Il suffit alors d’avoir en sa possession le numéro d’immatriculation du véhicule impliqué, du nom et du numéro de permis de conduire de l’automobiliste. « Vous n’avez même pas besoin de constat à l’amiable, rappelle l’inspecteur. Et si le conducteur refuse de vous donner ces informations, je vous conseille d’appeler tout de suite la police. Dans un tel cas, on ne parle plus juste d’un accident, ça devient un délit de fuite. »

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C’est le nombre de cyclistes blessés gravement sur le territoire montréalais en 2015. C’est douze cas de plus qu’en 2014.

Source: Service de police de la Ville de Montréal, Rapport annuel 2015

Sur le terrain, les choses sont parfois loin d’être aussi aisées, bon nombre de cyclistes ayant rapporté avoir déjà eu beaucoup de difficulté à simplement faire venir les policiers sur les lieux, tout spécialement lorsqu’il s’agit d’un accrochage « mineur ».« Quand j’ai appelé au poste de quartier quelques jours après mon accident, on m’a dit qu’on ne pouvait rien faire pour moi, indique Vincent Lacharité-Laframboise. On m’a expliqué que j’aurais dû remplir un constat à l’amiable et que, sans ça, il n’y avait rien à faire. »

« Il y a encore de la sensibilisation à faire, reconnaît Suzanne Lareau, présidente et directrice générale de Vélo Québec. Et comprenez-moi bien, je ne suis pas en train de dire que c’est le cas de tous les policiers, certains réagissent très vite. Mais le travail est loin d’être terminé. »

De son côté, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) se satisfait de bien peu de choses pour ouvrir un dossier dans le cas d’un accident impliquant un vélo. « Rapports médicaux, témoignages, preuve de transport ambulancier, c’est assez vaste, indique le porte-parole Gino Desrosiers. Mais c’est certain qu’un rapport de police, ça facilite grandement les choses. »

Épineux problème

Là où le bât blesse, c’est surtout lorsqu’on parle d’emportiérage, cette portière qui frappe sans prévenir et qui est, à Montréal, le lot d’environ trois cyclistes par semaine, selon les plus récentes données du SPVM. D’après le Code de la sécurité routière (CSR), ce malheureux accrochage n’est pas considéré comme un accident puisque le véhicule impliqué est immobile. « Dans tous les cas, les cyclistes peuvent exiger qu’un rapport soit rempli, indique toutefois André Durocher du SPVM. Il suffit de demander le bon. Dans le cas d’une collision, on parle d’un rapport “d’accident”, alors que dans celui d’un emportiérage, on parle plutôt d’un rapport “d’incident”. L’important est de laisser une trace ! »

« C’est complètement absurde, tempête Suzanne Lareau. C’est un détail technique, un vacuum administratif qui complique la vie de ceux qui en sont victimes. » La refonte du CSR, grandement attendue par la communauté cycliste du Québec, devrait toutefois faciliter les choses. En attendant, la SAAQ assure qu'il est possible dans tous les cas de se faire indemniser en cas d"emportiérage. 

Au moment de l’entrevue avec Le Devoir, plus d’une semaine et demie après son accident, Vincent Lacharité-Laframboise commençait tout juste à vraiment ressentir les contrecoups de l’impact. « J’ai manqué deux jours de travail et je suis limité dans mes mouvements », note-t-il en lâchant un léger soupir. Ce qui a surtout changé, c’est son rapport à son mode de transport, à la route. « J’ai repris mon vélo dès le lendemain, mais je suis plus craintif, je prends moins de risques. Je ne présume plus du comportement des automobilistes. Se déplacer en ville à vélo, c’est faire confiance aux autres usagers, aux plus gros surtout. C’est ce lien-là qui est brisé. »

Jeunes cyclistes avertis

Lancé l’an dernier, le programme « Cyclistes avertis » mis sur pied par l’organisme Vélo Québec vise à former les jeunes du deuxième cycle du primaire — « les cyclistes et automobilistes de demain » — à avoir une conduite prudente lorsqu’ils enfourchent leur bicyclette. « Au début, l’idée était d’inciter plus d’enfants à se rendre à l’école à vélo, explique Suzanne Lareau de Vélo Québec. Mais on s’est rendu compte que beaucoup de jeunes avaient des comportements parfois téméraires. La sécurité à vélo, ce n’est pas juste porter un casque, c’est aussi savoir partager la route ! »

Ce constat fait, l’équipe de l’organisme a travaillé d’arrache-pied avec les autorités scolaires pour développer un programme d’apprentissage centré sur le vélo. Concrètement, le cours se déploie en trois volets — théorique, pratique en milieu fermé et pratique sur le terrain — et est mené par les enseignants. « Le but était de créer une formation que les écoles pourraient ensuite s’approprier, précise la présidente de l’organisation instigatrice. Et les changements sont déjà visibles ! Les parents sont rassurés, les enfants sont plus confiants et, très vite, on constate que plus de jeunes optent pour le vélo pour se déplacer. »

Ce printemps, ce sont plus de 500 jeunes qui devraient recevoir leur certification Cyclistes avertis dans les régions de Montréal et de la Mauricie. Suzanne Lareau espère toutefois obtenir du financement pour que le projet fasse des petits partout au Québec.


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