Pneu canadien

Le gouvernement Couillard a perdu beaucoup de temps sur la question de l’affichage des bannières commerciales en anglais. Mardi, il a enfin annoncé sa décision, qu’on peut qualifier de timorée.

C'est le 9 janvier 2014, soit deux jours après le retour du Parti libéral du Québec au pouvoir, que la Cour supérieure rendait son jugement sur la réglementation québécoise des bannières en anglais. Plus de deux ans après, le gouvernement Couillard annonce enfin sa décision.

Deux ans d’atermoiements, de perte de temps en débats juridiques. La première erreur fut d’en appeler de cette décision. Dans celle-ci, les juges étaient pourtant très clairs : « C’est au législateur québécois qu’il appartient de montrer la voie s’il estime que le visage linguistique français du Québec souffre d’une vague, voire d’une déferlante des marques de commerce de langue anglaise dans l’affichage public et d’imposer, par la voie législative au besoin, les solutions qu’il juge adéquates. Ce choix relève de la fonction politique et non du pouvoir judiciaire. »

Il y avait là un appel à l’action. Dès ce moment, la nouvelle réglementation qui a été publiée mercredi (et qui n’entrera en vigueur que dans 45 jours) aurait très bien pu être adoptée. Le gouvernement a préféré perdre son temps devant le tribunal. En avril 2015, la Cour d’appel ne fit que confirmer la décision du tribunal inférieur. Best Buy, Costco Wholesale, Gap, Guess ?, Wal-Mart, Toys‘R’us et Curves avaient réussi à faire déclarer légale leur pratique de n’afficher que des mots anglais sur le fronton de leurs magasins.

Comme s’il voulait être bien sûr d’étirer le plaisir, le gouvernement attend alors jusqu’à la dernière minute, en juin 2015, pour annoncer qu’il ne tentera pas de poursuivre la bataille devant la Cour suprême. La ministre Hélène David annonce l’orientation qu’elle entend prendre : « Il ne s’agira donc pas d’une exigence de traduire la marque de commerce, il s’agit plutôt de l’ajout d’inscriptions ou de mentions en français, qui peuvent prendre la forme d’une description de produits ou de services, d’un slogan ou, si préféré, de l’ajout d’un générique ou autre sans altérer la marque de commerce d’origine. » On avait compris que du français accompagnerait obligatoirement une marque unilingue anglophone. Et l’on serait fixé assez vite. « Je vous annonce donc aujourd’hui [c’était le 17 juin 2015] que notre gouvernement proposera, dès l’automne 2015, des modifications au Règlement. » Mais le gouvernement a encore une fois pris son temps ; et les propositions n’ont donc été présentées que mercredi, six mois plus tard que prévu.

Le gouvernement a décidé que le français n’avait pas à être accolé à la marque de commerce. Il doit être en « présence suffisante » et se trouver dans le « champ visuel » des personnes qui regardent vers le commerce. Est-ce à dire qu’on laisse tomber le principe de la « nette prédominance » pour accepter désormais le bilinguisme intégral dans l’affichage, voire la prépondérance de l’anglais ? Il y a lieu de s’inquiéter. La ministre David a tenté de dissiper ces craintes mercredi en précisant que l’anglais ne serait accepté que dans la marque de commerce et non dans le slogan ou la phrase qui pourrait l’accompagner. La « nette prédominance » prévaudrait alors.

Personne au Québec n’a jamais vraiment souhaité que Canadian Tire se mue en Pneu canadien. Toutefois, il y a longtemps qu’on sait que devant la « déferlante » de bannières en anglais évoquée par la cour, il faut trouver une manière de faire respecter l’esprit de la loi 101. La solution David représente l’option minimum. C’est déjà ça, dira-t-on ; mais c’est dommage. Le français a besoin de coups de pouce permanents sur ce continent. Ce dont une bonne partie de l’électorat du Parti libéral a tendance à douter.

22 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 5 mai 2016 07 h 46

    Le Canadien Pneu

    Depuis toujours, j'utilise le vocable "Pneu Canadien" afin de désigner le dit magasin.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 mai 2016 10 h 00

      Chapeau au Pneu canadien pour la qualité du français dans ses catalogues et son affichage.

      Je pense entre autres au "Bodum" décrit sous le nom de "cafetière à filtre coulissant" ou encore au terme "interrupteur à bascule".

      Pas mal!

    • André Nadon - Abonné 5 mai 2016 10 h 30

      Moi, j'utilise Canadien tire avec la prononciation française de tire comme la tire à l'érable, un peu comme la prononciation des mots anglais par les Français.

  • Jean Lapointe - Abonné 5 mai 2016 07 h 58

    Il faut plus que des coups de pouce.

    «Le français a besoin de coups de pouce permanents sur ce continent. Ce dont une bonne partie de l’électorat du Parti libéral a tendance à douter.» (Antoine Robitaille)

    Comme ça ce serait parce que le Québec se trouve sur le continent américain que le français aurait besoin de coups de pouce permanents?

    N'est-ce pas plutôt parce qu'il existe surtout une nation de langue française qui n'a pas tous les pouvoirs à sa disposition pour être en mesure de légiférer sur tout ce qui concerne les langues et surtout la sienne: le français à cause de la fameuse Charte de Trudeau.

    Qu' elle se trouve en Amérique fait que l'importance de légiférer est encore plus grande à cause de sa taille et de son peu d'influence mais ce n'est pas là la première raison. L'important est-ce que ce n'est pas de pouvoir vivre comme nous devrions l'entendre si nous étions vraiment fiers de ce que nous sommes?

    C'est plus que des coups de pouce qu'll faut c'est de faire du Québec un pays souverain pour qu' il puisse prendre les mesures nécessaires permettant au français de s'imposer davantage au Québec pour de bon. Pourquoi ne pas faire comme les autres pour une fois?

    Comme très souvent je trouve les souhaits et les désirs de monsieur Robitaille comme très timides. Je déplore que LE DEVOIR soit aussi tiède sur ce sujet comme sur bien d'autres. On dirait que LE DEVOIR accepte de bon gré son inféodation au reste du Canada. C'est désolant.

    On dirait que LE DEVOIR accepte que le Québec reste «petit» dans son coin et se contente de se protéger au lieu de s'affirmer davantage. C'est décourageant.

    Il ne fait que se contenter de dénoncer sans rien mettre de l'avant.

    Quant aux libéraux, ils démontrent encore une fois leur absence complète de fierté. C'est ce qu'on appelle des colonisés c'est-à-dire des gens qui se voient avec les yeux de gens qui sont d'une autre nation au lieu de s'affirmer tels que l'histoire a fait d'eux.

    C'est pitoyable. De leur part c'est une totale démission.

    • André Nadon - Abonné 5 mai 2016 10 h 38

      Le journal Le Devoir n'est pas un journal partisan comme peut l'être le journal La Presse. Il rapporte les faits et sa ligne éditoriale doit être le reflet de la société qui l'entoure.
      Nous n'avons pas besoin de PRAVDA.

    • René Lefèbvre - Inscrit 5 mai 2016 11 h 36

      Le Devoir, les Libéraux, la charte à Trudeau, tout passe à la meule dans votre jugement ci-haut, Monsieur Lapointe. Le Devoir nous ouvre ses pages et permet de participer aux débats de l'heure, c'est déjà beaucoup, je trouve. Tous ceux et celles qui ont de bonnes idées à faire valoir pour l'avancement de ce pays peuvent le faire tout à fait librement et, ainsi, participer à la vie et au débat démocratiques. Le Devoir mérite beaucoup mieux que des critiques acerbes, même si pour vous "... c'est décourgeant" comme vous dites.

    • Pierre Fortin - Abonné 5 mai 2016 17 h 24

      Coup de cœur poignant, Monsieur Lapointe, et juste. Merci. C'est le discours qui doit être tenu au Québec si on veut évoluer vers le mieux.

      La démocratie n'advient pas d'elle-même parce qu'on y croit soudainement. Elle demande une revendication équilibrée mais permanente et efficace de nos droits.

      En démocratie, c'est le peuple qui a la plus lourde responsabilité. Se contenter de dénoncer est un aveu de reddition.

    • François Dugal - Inscrit 5 mai 2016 20 h 41

      Saviez-vous, monsieur Nadon, que le mot russe "pravda" signifiait "vérité" en français?

  • René Lefèbvre - Inscrit 5 mai 2016 08 h 05

    Mon pauvre pays malheureux

    Hier, les ayatolas de l'affichage bilingue chez le PQ et à la CAQ déchiraient leur chemise en public, car, horreur, un mot anglais s'affiche devant un commerce dont la bannière est un mot anglais. Quel affront, disent-ils, ces commerces sont des arrogants qui osent contester devant les tribunaux notre besoin de protéger la langue de Molière.

    Les petits politiciens en mal d'attention et de notoriété de la CAQ et du PQ montent le cheval de bataille sans plus tarder et se frottent les mains en se disant qu'un bon jour, quand ils seront au pouvoir, ça se passera pas comme ça. C'est ce qu'ils ont trouvé de mieux pour se faire valoir et cesser de se tourner les pouces. Il n'y a pas de problème si ce mot est italien ou chinois ou grec, mais anglais? No way ! Monsieur McMurray mon voisin, doit-il changer le nom de son commerce en Tremblay se demande-t-il. Les petits politiciens doivent cesser de créer des problèmes qui n'existaient pas avant eux et se concentrer sur la pauvreté des centaines de milliers parmi les plus démunis.

    Quand le pays tombe en ruine, faut-il blâmer l'affichage d'un mot en anglais ou blâmer l'aveuglement de ceux et celles qui ont amené cette pauvreté et qui la maintiennent par leur inaction et leur incompétence ?

    • André Nadon - Abonné 5 mai 2016 10 h 45

      Le pays tombe en ruine parce que nos dirigeants ne contrôlent rien, mais sont à la merci de la loi du marché. Et le 1% qui le contrôle s'assure que rien ne changera.

    • Réal Bergeron - Abonné 5 mai 2016 10 h 58

      M.Lefebvre, c'est déjà assez d'être pauvres, faut-il en plus être colonisés?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 mai 2016 11 h 28

      @R.L.
      Je crois que vous avez oublié de lire l'article d'Antoine Robitaille...

      Aux deuxième et troisième paragraphes...il y a là, dans le jugement de la Cour supérieure, matière à éclairer "votre... jugement".

      Le temps de la partisanerie à tout crin est terminé, monsieur...
      il faut se battre plutôt pour sauver notre langue, nos acquis culturels,
      notre patrimoine, etc etc.

      Vos ancêtres les Lefèbvre...ont droit à "votre" respect.
      Ils n'avaient pas perdu leur "accent" (grave)et, je vois que vous aussi avez gardé le vôtre...Il y a donc de l'espoir.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 mai 2016 21 h 37

      @R.L. Vous devriez relire ou lire "Le combat des chefs"dans la collection "Astérix"pour voir le comportement des "Gallo-Romains"ces colonisés gaulois,ces rois a plein-ventre devant les colonisateurs a la maniere de Couillard,des Chambres de Commerce et autres ...... J-P.Grise

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 mai 2016 06 h 58

      «Ils n'avaient pas perdu leur "accent" (grave)»
      À propos de l'accent sur le <e>, le <b> y était avant qu'il existe des accents. Cet accent plus un <b> devient un «double» accent. C'est comme mettre un accent sur le <e> de Charest. Mais vu qu'il n'y a jamais de faute dans un nom...

      Bonne journée et avec tous mes respècts.

      P. Lefebvre

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 mai 2016 09 h 31

    Comme toujours

    La question n'est pas de savoir si l'anglais est envahissant. Il l'est.

    NI de décider si le français est en péril. Il ne l'est pas et en même temps il l'est toujours, en ce sens que s'il est parlé par la majorité et donc en bonne situation, le fait de NE PAS parler anglais est vu comme bizarre, pèquenot, pas très dégourdi.

    D'autre part, les immigrants ne s'y trompent pas, eux. Ils apprennent les bases de l'anglais en quelques semaines et parfois, ben coudon, le français. C'est vrai dans mon très très francophone quartier.

    Alors, les grandes paroles de Très Docte Douillard au sujet des minorités ne s'appliquent pas du tout à l'intérieur du Québec. Doit-on rencore rappeler que les francophones sont une minorité ? À moins que le Québec soit indépendant et qu'on ne m'ait pas averti...

    La défense des minorités est avant tout celle de la minorité la plus nombreuse, pas seulement pour que des traces de français apparaissent ici et là mais pour que tous se sentent à l'aise de parler leur langue de prime abord et partout, s'attendant à ce que l'interlocuteur fasse de même ou, au moins, s'excuse de son manque de connaissances. Comme un réflexe, pas avec la commisération péible qu'on y voit souvant.

    Comme ce monsieur qui a lancé un "speak white" à la face de mon fils sur Ste-Catherine, alors que celui-ci a commis la grave erreur de l'aborder en français. C'était en 2015, pas en 1964 comme je l'ai vécu moi-même.

    Bon, d'accord, puisque le PLQ est le "bon" parti, le seul rampart contre les méchants séparatistes, Couillard a tous les droits dont tout d'abord celui de se moquer de son électorat tout en chérissant la partie qu'il considère comme sa propriété. Il évalue mal le fait que les francophones sont, en général, plutôt conciliants. Il y a des limites à tout et ils ne le seront pas toujours.

    Rire du monde n'est censé se faire qu'en catimini.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 5 mai 2016 09 h 41

    Pourquoi faire simple quand on peut compliquer

    Aux États-Arabes-Unis. (UAE) la population locale (Émiratie) est d'environ 700,000. La population totale est d’environ 7 millions. La langue de tous les jours est bien entendu l'Anglais. Donc une minorité envahie par une forte majorité

    Au UAE il y a deux principes:

    Tout commerce toi inscrire le nom du commerce, industrie ou autre en Arabe...Donc McDonald devient: ماكدونالدز ce qui est toujours le mot McDonald, mais écrit en Arabe.Bien entendu au Québec nous utilisons le même alphabet pour les deux langues.

    Au UAE l'inscription arabe doit être de la même grosseur que le nom anglais. Cependant, McDonald n'étant pas un nom arabe, alors faute d'avoir une entité commerciale avec un nom bien arabe, le commerce doit payer une amende (droit d'utilisation) chaque année. Le taux varie selon certains critères bien établis, avec indexation annuelle.

    Il en est ainsi de tout commerce.

    Tout affichage dans les vitrines doit obligatoirement être accompagné de la traduction arabe et toujours de la même grosseur, minimum.

    Simple et ça fonctionne.

    Au Québec nous allons en débattre encore dans 20 ans.