Travailler plus pour moins

Les travailleuses agricoles du Sud font les frais des politiques d’achat des grands magasins.
Photo: Les travailleuses agricoles du Sud font les frais des politiques d’achat des grands magasins.

La bonne nouvelle est que la mondialisation a donné de l'emploi à des millions de femmes dans les pays en développement au cours des dernières années. La mauvaise est que leurs conditions de travail s'avèrent pitoyables et ne cessent de se détériorer au nom de la quête d'efficacité et de profits de leurs clients des pays riches.

«C'est un rendez-vous manqué, car la mondialisation pourrait tirer les gens de la pauvreté et soutenir le développement», commente Phil Bloomer de l'organisation humanitaire OXFAM qui dévoile aujourd'hui les résultats d'une vaste enquête sur le sujet réalisée au cours des deux dernières années. «Il se creuse un abîme de plus en plus profond entre les beaux discours sur la responsabilité sociale de l'entreprise et le modèle d'entreprise tel qu'il est en réalité, poursuit-il. Plusieurs grandes sociétés ont adopté des codes de conduite stipulant les normes de travail auxquelles doivent s'astreindre les fournisseurs, mais ces derniers sont souvent incapables de les respecter en raison même des stratégies d'achat qu'on leur impose.»

Intitulé La Marchandisation de nos droits, le rapport d'enquête de 87 pages dénonce les grandes compagnies occidentales oeuvrant dans les secteurs de l'alimentation et du vêtement qui profitent de leur domination du marché pour exiger sans cesse, des producteurs du Sud, des produits de meilleure qualité, à meilleurs coûts, et livrés dans des délais plus courts.

À cause de leur taille, les Wal-Mart, Tesco, Yum Brand (Taco Bell, Pizza Hut, PFK...) ou Costco de ce monde se sont élevés en de «puissants et incontournables intermédiaires entre les consommateurs et les producteurs», ont constaté les enquêteurs d'OXFAM qui ont interviewé plus de 1000 travailleurs, propriétaires, exportateurs et fonctionnaires dans 12 pays du Nord comme du Sud. Ils ont ainsi pu imposer à leurs fournisseurs des pays en développement une baisse moyenne des prix de 30 % en trois ans. Adeptes des principes de la production «juste à temps», ils ont également obtenu depuis cinq ans une autre réduction de 30 % de leurs délais de livraison cette fois.

«Devant de telles pressions, les gérants des entreprises agricoles et industrielles répercutent généralement les coûts et les risques vers le maillon le plus faible de la chaîne, c'est-à-dire les travailleurs, révèle le rapport d'OXFAM. Pour répondre aux commandes fluctuantes et à la baisse des prix, ils engagent à court terme, fixent des objectifs excessifs et sous-traitent à des producteurs "invisibles' en ne répondant pas aux normes.» Ils ont également recours de plus en plus à une main-d'oeuvre jeune et féminine parce que moins encline à se rebeller et plus facile à intimider.

16 heures par jour

Cela a eu pour résultat que les femmes représentent aujourd'hui entre 60 % à 90 % des emplois aux premières étapes des vastes chaînes de production mondialisées des secteurs de l'alimentation et du vêtement. Cela a également eu pour résultat qu'elles n'en ont guère profité.

La journée moyenne de travail est par exemple récemment passée à 16 heures dans certaines manufactures marocaines pour satisfaire leurs clients espagnols.

Les jeunes immigrantes des usines de confection de la province chinoise du Guangdong accomplissent souvent, quant à elles, chaque mois, plus de 150 heures supplémentaires qui ne sont jamais payées en entier. Pendant ce temps au Kenya, il est courant qu'une employée perde les quelques droits qu'elle avait accumulés aussitôt qu'elle part en congé de maternité. Plus près d'ici, le tiers des cueilleuses de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique, pour la plupart immigrantes du Punjab, emmènent leurs enfants avec elles dans les champs, faute de solution de rechange.

À cause du rôle des femmes auprès de leurs enfants et dans la société, «les conséquences de la précarisation de ces emplois dépassent largement le cadre du lieu de travail, souligne le rapport. [Ces travailleuses] subissent une pression susceptible de détruire leur propre santé, de briser leur famille et d'hypothéquer les perspectives d'avenir de leurs enfants.»

Les gouvernements et les codes d'éthique des entreprises ne font apparemment rien pour contrer ce drame. C'est que, explique OXFAM, bien que censés défendre leurs citoyens, les gouvernements du Sud ont vite compris que les nouvelles technologies, la libéralisation des échanges et la mobilité des capitaux ont rendu leurs pays facilement remplaçables auprès des quelques grands détaillants qui dominent le marché. Si ce n'était pas le cas, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale n'ont pas manqué de le leur expliquer.

Quant aux règles d'éthiques que se donnent de plus en plus d'entreprises, elles n'ont que peu d'effets, le contrôle sur le terrain s'avérant pratiquement impossible à faire, de nombreux entrepreneurs du Sud faisant tout pour brouiller les pistes pour ne pas courir le risque d'être rayés, par exemple, de la liste convoitée des 65 000 fournisseurs de Wal-Mart.

Que faire alors? «Faites un don à OXFAM pour nous permettre de continuer notre action», répond en riant Lina Holguin, porte-parole d'OXFAM-Québec. Signez la pétition que fait circuler l'organisation en faveur de l'établissement d'un commerce mondial plus équitable, ajoute-t-elle. Pressez les entreprises et les grands fonds de placement d'agir de façon plus responsable.

Profitez aussi de la fête de la Saint-Valentin pour attirer l'attention de votre fleuriste sur la provenance des fleurs qu'il vendra aux amoureux cette année, dit-elle. Les chances sont grandes, en effet, qu'elles aient été cueillies et emballées par des travailleuses de la Colombie dont le salaire horaire n'atteint pas 1 $ l'heure, et dont la durée de la journée normale de travail vient d'être repoussée à 22 heures par le gouvernement, afin d'éviter à leurs employeurs de devoir leur payer des heures supplémentaires.
1 commentaire
  • Luc Boisjoli - Inscrit 10 février 2004 08 h 37

    Consommation déresponsabilisée

    Les rapports d`Oxfam parlent ici du travail des femmes dans les domaines du textile et de l`agroalimentaire, mais je ne crois pas trop m`avancer en disant que dans bien des cas, on peut étendre ces conditions aux travailleurs du tiers-monde en général et dans la majorité des domaines d`actions de production commerciale destinée à l`occident.
    Cela affecte non seulement les conditions sociales, mais aussi les conditions environnementales, hypotéquant ainsi, sur deux volets à la fois, le présent et l`avenir de l`humanité.
    Je ne crois pas que la responsabilité de cette situation et sa solution incombent à des gouvernements ou des entreprises. Je crois plutôt que c`est nous, consommateurs, qui, par notre style de vie et les choix que nous faisons, sommes directement responsables de ce genre de situation.
    Ces entreprises et les gouvernements répondent à nos demandes en nous offrant les produits que nous achetons pour combler des besoins, ou plutôt des fantaisies. Babioles made in China, par exemple. Il est facile de se déresponsabiliser face à ce genre de situation en s`en remettant aux institutions que nous élisons et acceptons et aux commerçants et entreprises chez qui nous achetons.
    Plusieurs parmis nous sont conscients, ou à tout le moins se doutent, de ce problème, mais peu iront jusqu`à repenser leur consommation. Une vigileance assidue serait de mise, car un tel rythme de vie est insoutenable à long terme pour notre planète.
    Des mouvements et organisations pour le commerce équitable et une vie simplifiée faisant le trie entre les besoins réels et superflus (simplicité volontaire, par exemple) existent déjà. Il ne nous reste plus qu`à faire les choix desquels découleront les solutions.