Libre opinion: Il n'y a pas eu «parfois» un génocide!

Les lecteurs du Devoir se doivent absolument de savoir que, contrairement à ce qu'affirme Tiphaine Dickson, dans sa lettre du 2 février, Roméo Dallaire n'a pas dit en 1994 à Radio-Canada que «jamais les massacres n'auraient pu être prévus». Les propos du lieutenant-général à la retraite concernent l'ampleur des massacres au Rwanda, selon le livre de Robin Philpot (Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali, p. 65), ce qui est tout à fait différent! Bon exemple de qui brouille les cartes dans ce dossier.

Mme Dickson défend Robin Philpot en prétendant qu'il n'est pas plus révisionniste ou négationniste que Roméo Dallaire lui-même. Et pour défendre Robin Philpot, elle déforme les propos de Roméo Dallaire! Comme je le faisais remarquer dans Le Devoir du 14 janvier, certains des avocats des accusés au Tribunal pénal international sur le Rwanda (TPIR) ergotent avec la notion de planification dans la définition d'un génocide. Me Dickson a été avocate de la défense au TPIR.

Ceux qui sont intervenus à la suite de la publication du texte de Robin Philpot ne visent pas à «mettre fin à la discussion», comme l'écrit Mme Dickson. Il est important que les lecteurs du Devoir fassent la distinction entre la négation d'un génocide et débattre des questions suivantes:
- le mandat du TPIR: la période couverte couvrant l'année 1994 et son objectif de

réconciliation;
- les actions du Front Patriotique Rwandais, aujourd'hui au pouvoir à Kigali, avant, pendant et après le génocide, au Rwanda et au Zaïre;
- l'utilisation politique que le gouvernement rwandais fait actuellement du génocide;
- son ingérence dans les affaires du TPIR.

Lien entre les faits

«Le devoir de mémoire est mieux servi par un examen courageux de tous les faits», écrit Tiphaine Dickson. Il faut aussi s'interroger sur le lien entre les faits. Les atrocités commises au Zaïre se sont produites après que le mandat du TPIR a été défini. Un autre tribunal, soit le Tribunal pénal international, peut évaluer s'il s'agit également d'un génocide. Drôle d'argument que de nier un génocide en répliquant qu'il y en a eu un autre!

Dans un récent reportage de Sans Frontières (on peut écouter l'émission intitulée Tribunaux spéciaux et crédibilité au site www.radiocanada.ca/radio/sansfrontières), Me Boyer, qui a été aussi avocat de la défense au TPIR, évite d'utiliser directement le terme génocide. Il utilise l'expression «que l'on qualifie de génocide». Sur 800 000 morts, il estime qu'il y a eu 500 000 Tutsis. Les Tutsis représentaient environ 15 % de la population!

«Dans aucun de mes écrits, ai-je nié qu'il y ait eu des tueries massives, même parfois à caractère ethnique», écrit Robin Philpot dans sa réplique au Devoir du 17 janvier. Le conflit ne peut se réduire à un conflit entre Tutsis et Hutus, et il est bien connu qu'il est aussi politique. Mais les chiffres parlent par eux-mêmes. Et ce sont les chiffres d'un avocat de la défense! La réalité est sans doute encore plus dramatique pour les Tutsis.

Écrire que les tueries étaient «parfois» à caractère ethnique constitue une négation du génocide rwandais qui a touché plus particulièrement cette minorité au Rwanda. Il n'y a pas eu «parfois» un génocide. Jamais, dans le livre de Robin Philpot, il est dit que les Tutsis ont été plus particulièrement visés dans ce génocide rwandais de 1994. Il cite même des personnes qui disent le contraire.

D'autres propos de Robin Philpot démontrent qu'il s'adonne à la négation d'un génocide, notamment: «Le parcours qu'a suivi ce terme de génocide en dit davantage sur les visées et les politiques des puissances concernées et des belligérants que sur le crime lui-même» (p. 14). Ou: «Ce qui s'est passé dans cette période est un désastre humain de grande envergure qui, comme beaucoup d'autres tragédies humaines, a des causes politiques» (p. 21).

La guerre, le conflit de pouvoir, l'influence de pays étrangers — et Mme Dickson semble ajouter dans sa lettre la paranoïa des extrémistes hutus — sont-ils des «causes» qui peuvent justifier l'acte de génocide? Et faire en sorte que l'on ne se donne pas la peine de distinguer l'acte de génocide? Cette recherche des prétendus «vrais coupables» mène-t-elle à nier le génocide? Quelle que soit la complexité de la situation, le génocide rwandais de 1994 a visé tout particulièrement les Tutsis. Ce que n'a jamais écrit Robin Philpot.