Les cadres de la santé lancent un SOS

Près de 1700 répondants au sondage ont de plus commenté les effets de la loi 10 dans leurs établissements respectifs. Leurs confidences anonymes sont, pour certaines, troublantes.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Près de 1700 répondants au sondage ont de plus commenté les effets de la loi 10 dans leurs établissements respectifs. Leurs confidences anonymes sont, pour certaines, troublantes.

Déprimés, stressés, sous pression, croulant sous les responsabilités et les kilomètres à avaler pour faire leur travail, les gestionnaires du réseau de la santé sont à bout de souffle. Ils demandent une rencontre d’urgence avec le ministre Gaétan Barrette. L’enjeu : ralentir la réforme administrative du réseau.

Non seulement subissent-ils directement les contrecoups de la réforme, mais ils sont aussi inquiets pour les syndiqués qu’ils encadrent et pour les patients qu’ils doivent soigner dans la tourmente, révèle un sondage de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux (AGESSS). Les gestionnaires parlent de « désorganisation totale », de « tsunami silencieux » qui avale le réseau de la santé.

Près de la moitié de ses membres déclarent s’être sentis déprimés depuis un an. Yves Bolduc, le président de l’AGESSS, veut s’asseoir avec le ministre, et rapidement. « On ne peut plus stopper la réforme, reconnaît-il, mais on doit la ralentir. »

Le sondage qu’a publié l’AGESSS mardi recueille les réponses de 2534 de ses 6700 membres. On y apprend qu’au cours de la dernière année, 46 % des répondants se sont sentis déprimés. Plus de la moitié d’entre eux sont stressés « la plupart du temps ». C’est 77 % des gestionnaires qui constatent que le climat de travail s’est détérioré depuis la mise en branle de la réforme.

Pour une majorité, les responsabilités ont augmenté, les distances à parcourir également. Et 93 % font des heures supplémentaires, dont 20 % qui travaillent plus de 50 heures par semaine.

L’AGESSS fédère les gestionnaires de premier niveau, c’est-à-dire des cadres qui gèrent le plus souvent des équipes sur le terrain. Ils sont par exemple infirmières-chefs, responsables des cuisines, de la salubrité, etc.

« Un risque énorme pour la clientèle »

Près de 1700 répondants au sondage ont de plus commenté les effets de la loi 10 dans leurs établissements respectifs. Leurs confidences anonymes sont, pour certaines, troublantes. L’AGESSS a fourni un échantillon de ces réponses aux médias.

Plusieurs s’inquiètent des services aux patients, comme ce gestionnaire : « Ce sont les problèmes impopulaires qui écopent, notamment la gériatrie et la psychiatrie », constate-t-il. « Il manque de personnel infirmier pour répondre aux besoins des patients. […] Frustration et fatigue sont au rendez-vous à chaque quart de travail », dit un autre.

« On coupe nos budgets, on nous demande de réduire nos effectifs, mais en même temps on nous impose des projets […] tout ça sans affecter les services à la clientèle, ça relève du miracle », juge un autre. « Improvisation, accuse un autre. Le risque est énorme pour la clientèle. »

Plusieurs semblent démotivés. « Ce que j’ai vécu dans la dernière année [c’est] d’avoir passé de héros à zéro », écrit l’un. Pour un autre, « nous ne sommes que de vulgaires petits pantins sans aucune importance. Nous ne sommes plus des gestionnaires, seulement des exécutants ». « Beaucoup sont épuisés, mais c’est la loi de l’omertà », conclut un gestionnaire. Plusieurs mentionnent que dans les rangs des gestionnaires, on rêve dans bien des cas à la retraite.

Ils constatent aussi que les syndiqués qu’ils supervisent sont démotivés. « Nos équipes sont démobilisées et nous n’avons plus les moyens de les encourager », illustre un répondant.

Des conséquences prévisibles

Certains ne se gênent pas pour critiquer le ministre Gaétan Barrette directement. L’un dénonce la « pression directe du ministre dans les établissements ». « On ne sent pas le dialogue présent de la part du ministre. Ça fait plutôt dictateur comme approche », renchérit un autre.

Une rare gestionnaire tente l’optimisme dans ses commentaires. « Malgré tout, je suis très motivée et j’aime ce que je fais, dit-elle. J’espère juste que le rythme revienne plus à la normale. »

« Ce qu’on avait anticipé dès la mise en place de ce projet de loi, c’est exactement ce qu’on avait prédit qui se réalise », déplore Yves Bolduc.

« Il y a des gens en maladie, qui souffrent d’épuisement professionnel », constate-t-il. Mais quand il questionne le ministère de la Santé et des Services sociaux, il ne parvient pas à obtenir de statistiques. « On nous répond que les chiffres ne seraient pas fiables, déplore-t-il. Je sais pertinemment qu’il y a une augmentation de l’absentéisme. »

Avec les fusions d’établissements, il constate que certains gestionnaires vivent des situations intenables. Certains doivent s’absenter plusieurs jours par semaine de leur domicile pour rencontrer leurs équipes. « Au moins une personne sur trois gère plus de cinq installations. Dans certaines régions, on refuse même de leur fournir un téléphone intelligent pour qu’ils soient joignables alors qu’ils sont sans cesse sur la route », déplore Yves Bolduc.

« Le plus problématique, ajoute-t-il, c’est que nous sommes dans une réforme qui est improvisée. »

L’AGESSS demande, en plus d’une rencontre avec le ministre, un mécanisme de suivi des effets de la réforme, notamment sur les services à la population. Car, constate Yves Bolduc, « c’est la clientèle qui va en payer le prix ».


Quelques points saillants

Depuis la mise en oeuvre de la réforme, les gestionnaires ont constaté ce qui suit :

75 % confirment une augmentation de leur charge de travail.

93 % travaillent plus de 35 heures par semaine.

58 % supervisent plus de 26 employés, et 21 % plus de 75.

33 % ont des équipes dans plus de cinq installations.

56 % se sont sentis stressés la plupart du temps.

60 % se sont sentis parfois ou pas souvent heureux au travail.

58 % affirment que leur employeur ne leur a pas communiqué de façon claire et précise le plan d’organisation.

78 % n’ont pas suffisamment de temps pour faire leur travail.

Source : sondage mené par l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux entre le 6 et le 14 avril 2016.
15 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 avril 2016 06 h 11

    Comment ?

    « On ne peut plus stopper la réforme, reconnaît-il, mais on doit la ralentir. » (Yves Bolduc, président, AGESSS)

    Comment faire ralentir ce genre de réforme à la manière d’un « tsunami silencieux» ?

    Par l’allègement-réaménagement-élimination de certains indicateurs de rentabilité-efficacité souhaités par cette réforme ?

    Par des mesures de désobéissance socio-gestionnaires ou civiles ?

    Comment ? - 20 avril 2016 -

  • Raymond Chalifoux - Abonné 20 avril 2016 06 h 17

    "La clientèle" ??

    Allo, "la clientèle"!?!? Pourrait-il y avoir ici terme plus.. inapproprié? Plus faux?

    Écœuré! Totalement, complètement, et irrévocablement écœuré des docteurs et autres cancres Libéraux.

    Pu capable de ces gouvernements élus par des "citoyens en chair et en os" et qui ne gouvernent qu'en fonction d'intérêts particuliers. À quand, la fin? Comment, la fin?

    • . Cabana, Séguin inc. - Abonné 20 avril 2016 09 h 49

      J'ai la même réaction. Je suis client dans un restaurant ou un hôtel.
      Je suis un usager des transport en commun (allo la STM) et je suis un bénéficiaire des services de santé lorsque j'en ai besoin.
      Si même ceux qui osent se révolter un tant soit peu contre cette improvisation de réforme nous traite comme des clients, on est dans de beaux draps.
      La terre appelle le gouvernement, ces gens qui vous ont (ou pas) élu vous rappellent que nous sommes des êtres humains!

      Étienne Gour

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2016 10 h 22

      On parle aussi de "marché" de la petite enfance... Un marché dont les enfants sont la matière première!

    • Daniel Bérubé - Inscrit 21 avril 2016 11 h 08

      Il ne faut pas oublier: Laisser libre court aux marchés ! Nos gouvernements ont abandonné leurs pouvoirs pour les donner aux marchés ! C'est d'eux qu'il faut s'occuper. Les marchés sont... ce qui nous permet d'exister: pas de marchés = pas d'humains. Les marchés ont remplacé Dieu, et il ne faudra pas hésiter à faire disparaître l'espèce humaine si cette dernière menace les marchés...

      La santé est devenu un marché, basé sur le capitalisme, donc la recherche de profits coûte que coûte. Il n'est plus rentable de traiter une maladie ou ses causes, mais traiter les symptômes... voilà le secret: en ne traitant que les symptômes, ces derniers vont persister tant que la maladie ne sera pas traiter entièrement, donc permettre de vendre des médicaments traitant les symptômes seulement !

      Notre système de santé n'est devenu qu'un commerce parmi tant d'autres... pour enrichir une minorité.

  • Josée Duplessis - Abonnée 20 avril 2016 07 h 58

    Et on pourrait entendre le ministre Barrette dire: Moi j'travaille pendant plus de 60 heures semaines, ils n'ont qu'à faire comme moi. Ça les f'ra pas mourir.....
    C'est inconcevable qu'un ministre accepte de mettre un système déjà fragile à terre.
    Et après on se surprendra du je m'en foutisme chez les syndiqués et les cadres.
    C'est comme ça que l'on démotive et déresponsabilise les travailleurs.
    Bravo M. Barrette!!!!....Au moins une chose réussie dans votre C.V. , la désorganisation totale du système public pour mieux installer un système privé.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 20 avril 2016 10 h 10

      J'espère qu'un jour, au centre du gouvernement, qu'il y ait donc l'humain concret, ses expériences et son labeur. Cela signifie savoir diriger, mais aussi savoir écouter, en partageant avec humilité et avec confiance des projets et des idées.

  • Madeleine Provencher - Inscrite 20 avril 2016 08 h 33

    Folle austérité

    Les réformes administratives à répétition fragilisent le système et, malheureusement, les gens qui en font partie. Chercherait-on à affaiblir par l’usure les résistances à l’austérité que personne n’en serait surpris. L’impression assez nette d’assister à des manœuvres de guerre dont les soldats et la population écopent. L’ennemi étant les dépenses sous toutes leurs formes et le territoire à conquérir, le surplus budgétaire. Les victimes de cette tourmente au motif douteux n’ont rien à obtenir d’une victoire, au demeurant tout aussi douteuse. On se croirait au Soudan ou en Libye, nos morts étant les homos altericus (pour reprendre l’expression de Mathieu Ricard) que nous sommes de moins en moins. Abattre l’ennemi à prix fort n’est-il pourtant pas à l’opposé de la compassion et de l’altruisme qui motive la plupart de nos valeureux travailleurs du domaine de la santé? Quel affreux tribut leur demande-t-on d’offrir à l’autel d’une nation tellement obsédée par l’argent que le beurre fond dans les chambres d’hôpital et dans le cœur des victimes de cette folle austérité.

    Madeleine Provencher
    Limoilou, Québec

  • Raymond Vaillancourt - Abonné 20 avril 2016 08 h 46

    Drôle d'idée !

    Quelle drôle d'idée que de demander à celui qui est la cause de cet essouflement une rencontre pour ralentir le rythme ! Il risque que de leur répondre qu'il n'est pas lui, à bout de souffle et que s'ils ne parviennent pas à suivre le rythme....ils n'ont qu'à débarquer !