Shawinigate: Beaudoin retrouve son intégrité

L'ex-président-directeur général de la Banque de développement du Canada (BDC), François Beaudoin, a retrouvé son intégrité et sa réputation hier à la faveur d'un jugement de la Cour supérieure du Québec accablant pour la direction de l'organisme et des conseillers de l'ancien premier ministre Jean Chrétien.

Le juge André Denis rejette en bloc les allégations de malversation formulées à l'encontre de M. Beaudoin, l'homme qui a refusé de consentir un prêt à l'auberge Grand-Mère et qui en a payé le prix de sa carrière. La cour condamne la BDC à verser 220 000 $ en indemnité de départ à M. Beaudoin, de même qu'une pension annuelle, à vie, de

200 000 $ rétroactive au 27 janvier 2001. Le tout est conforme à une entente de départ que le conseil d'administration de la BDC ne s'était même pas donné la peine d'analyser, faute de «compétence intellectuelle» pour comprendre le régime de retraite, estime le tribunal.

Selon le juge Denis, François Beaudoin «a subi une injustice inqualifiable suite à toute cette affaire». «On aurait voulu le briser et ruiner sa carrière que l'on n'aurait pas agi autrement», écrit-il.

Le principal intéressé envisage maintenant de poursuivre la BDC pour atteinte à sa réputation.

Selon lui, le conseil d'administration de la banque doit évaluer la possibilité de se débarrasser de son actuel président, Michel Vennat, qui a fait des pieds et des mains pour lui nuire. Il suggère également au premier ministre, Paul Martin, de «prendre des mesures pour dépolitiser cette banque. On ne doit pas mélanger la politique et les prêts d'argent. C'est une recette désastreuse», a-t-il commenté hier.

Le Bloc québécois exige la tête de Michel Vennat, un ancien conseiller politique de Pierre E. Trudeau qui a aussi présidé le conseil d'administration du Conseil pour l'unité canadienne. M. Vennat a déposé deux plaintes criminelles contre François Beaudoin sans que le substitut du procureur général y donne suite. Il a talonné les représentants du vérificateur général afin qu'ils enquêtent sur la gestion de la BDC sous Beaudoin, à un point tel qu'ils ne détenaient plus «l'autorité morale et la distance nécessaire» pour compléter leur travail en toute sérénité, estime le juge Denis. C'est enfin M. Vennat qui a orchestré des perquisitions «mesquines» à la maison, au chalet et au bureau de François Beaudoin et à celui de son avocat.

L'ex-p.-d.g. de la Banque de développement nourrit l'impression qu'il a fait l'objet d'une vendetta politique. «La férocité, voire la méchanceté avec laquelle il a été traité [...] lui permettent certainement de penser comme il le fait, tranche le juge Denis. Toute cette affaire laisse une profonde impression d'injustice.»

Une vendetta politique

L'affaire renvoie à la genèse du «shawinigate». Jean Chrétien est intervenu à trois reprises auprès de François Beaudoin afin que celui-ci accorde un prêt à l'auberge Grand-Mère, qui était la propriété d'un ami personnel, Yvon Duhaime. Malgré les réticences de M. Beaudoin, l'auberge a reçu, en août 1997, un prêt de 615 000 $ au lieu des 400 000 $ demandés. «[...] la raison principale, voire la seule raison de l'octroi du prêt, est l'insistance du premier ministre», estime le juge Denis.

Lorsque l'auberge demande un prêt supplémentaire de 200 000 $ en avril 1999, sa situation n'est guère reluisante. Elle a pris du retard dans ses paiements à la BDC, ses taxes municipales sont impayées et elle fonctionne à perte. M. Beaudoin refuse de corriger une erreur par une autre erreur.

Michel Vennat est président du conseil d'administration de la BDC à l'époque. Dans une conversation avec François Beaudoin, il insiste pour que l'auberge «passe au travers». Vennat niera le tout devant le tribunal, mais le juge Denis n'accorde aucune crédibilité à son témoignage. Il se montre tout aussi cinglant à l'égard de Jean Carle, l'ex-directeur des opérations au cabinet de Jean Chrétien, qui a agi comme vice-président aux affaires corporatives de la BDC de 1998 à 2001.

De concert avec M. Vennat, Jean Carle mandate la firme d'experts KPMG pour enquêter sur M. Beaudoin, en octobre 1999, à la lumière des révélations de son chauffeur, Michel Bourque. François Beaudoin est alors soupçonné d'avoir utilisé des biens de la BDC, sa limousine de fonction et ses chauffeurs à des fins personnelles, pour une valeur de 160 000 $. On lui reproche notamment d'avoir fait le plein de sa voiture personnelle aux frais de la BDC et d'avoir affecté ses chauffeurs à des travaux sur sa maison pendant leurs heures ouvrables.

La suite des événements «laisse une profonde impression d'injustice», déplore le juge Denis. KPMG ne se donne pas la peine de contre-vérifier les allégations de Bourque et d'un deuxième chauffeur, Stéphane Dupuis. Si la firme de juricomptabilité l'avait fait, elle aurait réalisé que Bourque a trafiqué la vérité pour sauver son emploi, que les allégations des chauffeurs «étaient exagérées et non fiables», qu'ils ont probablement trompé eux-mêmes la BDC...

Le juge Denis finit par écarter l'expertise de KPMG, sous prétexte qu'elle ne respecte «aucun des critères de fiabilité, de rigueur scientifique, d'indépendance intellectuelle et éthique».

«La BDC n'a pu démontrer qu'après une carrière exemplaire et éthique, M. Beaudoin serait devenu subitement le fraudeur que la contestation décrit», affirme le juge Denis. «[...] la cour retient le témoignage d'un homme sincère, réfléchi, documenté, compétent et intègre», ajoute-t-il.

Le Bloc aux barricades

En 14 ans de carrière, Me Doug Mitchell n'a jamais vu un jugement aussi sévère. «J'espère qu'on va tirer une leçon de cette cause. Et c'est qu'on ne peut pas dépenser des fonds publics pour s'acharner sur un individu d'une intégrité remarquable. Espérons que ça ne se reproduira plus», a déclaré l'avocat de François Beaudoin.

Me Mitchell avoue que ce procès l'a troublé. Les autorités gouvernementales et les officiers de la banque ont déployé toutes les ressources de l'État afin de «détruire la carrière et l'intégrité de François Beaudoin», peu importe la véracité des faits.

«Le bureau du premier ministre et ses hommes de main se sont comportés de cette façon-là tout simplement parce qu'un homme leur a résisté. Ils se sont servis de Beaudoin comme un exemple», affirme le leader parlementaire du Bloc québécois, Michel Gauthier.

M. Gauthier trouve dans ce jugement «lapidaire» la confirmation de l'arrogance de l'ex-premier ministre Jean Chrétien et de ses hommes de main. «Ils se sont comportés comme s'ils étaient les actionnaires uniques de la BDC», a-t-il dit. L'affaire est d'ailleurs symptomatique de l'attitude générale des libéraux, «qui se sont toujours comportés comme s'ils étaient propriétaires de l'État», estime le député de Roberval.

Selon M. Gauthier, le premier ministre Paul Martin doit maintenant «redonner confiance» aux grands fonctionnaires de l'État et aux dirigeants de société de la Couronne en punissant les responsables de ce gâchis. Pour ce faire, il suggère de faire comparaître Jean Chrétien, Michel Vennat et Jean Carle devant le comité de la procédure et des affaires de la Chambre des communes. L'affaire n'est pas terminée, elle rebondira lundi à Ottawa.

Avec la Presse canadienne
1 commentaire
  • Ménard Jacques - Inscrit 8 février 2004 10 h 47

    Mon opinion

    Personnellement, j'ai hate de voir la suite des évènements. Voyons voir