Le bio, pour survivre

Les adeptes du conventionnel crient famine faute de recevoir une juste rétribution pour le fruit de leur labeur. Newscom
Photo: Les adeptes du conventionnel crient famine faute de recevoir une juste rétribution pour le fruit de leur labeur. Newscom

La chute draconienne du revenu des agriculteurs, vertement dénoncée jeudi par l'Union des producteurs agricoles (UPA), ne fait pas le malheur de tous. Les farouches défenseurs d'une agriculture plus biologique qu'industrielle ont même de quoi s'en réjouir. Depuis quelques mois en effet, sous la pression de cette conjoncture économique défavorable, un plus grand nombre de producteurs bio font leur apparition dans les campagnes.

C'est que le bio, de plus en plus populaire dans les épiceries et même dans les restaurants, semble aussi être un peu plus payant pour les agriculteurs. Et afin de colmater les brèches dans leur budget, plusieurs n'hésitent désormais plus à succomber à l'appel de la conversion.

«En 2002, 700 producteurs étaient certifiés bio», dit Marcel Roy, qui suit depuis 35 ans l'évolution de ce secteur au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ). «Depuis l'an dernier, nous en avons 1000. Et d'autres exploitations sont en cours de certification.»

La tendance est perceptible. Y compris chez les organismes chargés d'encadrer les pratiques de ce secteur, comme Garantie Bio/Écocert, où la demande en certification a grimpé de 25 % entre 2002 et 2003, précise la directrice générale, France Gravel.

Les secteurs les plus actifs? Le sirop d'érable, où, en deux ans, le nombre d'acériculteurs qui ont opté pour des pratiques plus proches de l'environnement est passé de 200 à 350, indique la Fédération des producteurs biologiques du Québec. Et il y a aussi la production de lait ou de boeuf, où les adeptes du conventionnel crient famine faute de recevoir une juste rétribution pour le fruit de leur labeur.

«Ce contexte est sans doute favorable à l'agriculture biologique», résume l'agronome Sonia Gosselin, qui aide les fermes à faire le saut vers le bio dans la région du Centre-du-Québec. «Mais la plupart des gens qui décident de se convertir le font avant tout par conviction. Bien sûr, il y a des primes particulières à ce secteur. Mais il y a aussi d'autres risques liés à des baisses de rendement que les médicaments ou les produits chimiques [formellement interdits dans le bio] ne peuvent pas enrayer.»

Le jeu semble toutefois en valoir la chandelle. À preuve: le club agroenvironnemental spécialisé dans le passage au lait biologique qu'anime Mme Gosselin affiche complet depuis l'an dernier avec ses 25 membres convertis ou en cours de conversion. La conseillère technique peut même se vanter d'avoir quatre fermes sur sa liste d'attente. Un exploit dans une région agricole où les indécrottables de l'agriculture industrielle sont légion.

Une liste d'attente, Gratien Tremblay, lui aussi spécialiste en conversion dans la région du Bas-du-Fleuve, n'en a pas. Mais il ne chôme pas pour autant par les temps qui courent. «Nous avons déjà aidé 16 fermes à passer au biologique, dit-il. 22 vont le faire dans les prochaines années [le passage au bio prend en effet trois ans d'adaptation]. Et les gens se parlent. Quand certains agriculteurs voient que le changement est profitable, ils décident eux aussi de faire le saut.»

Parmi sa clientèle se trouvent des accros de la nature, bien sûr, mais aussi de plus en plus de jeunes agriculteurs qui, au moment de reprendre la ferme familiale (de type conventionnel), choisissent d'emprunter la voie biologique. «Nous avons aussi de vieux exploitants issus du conventionnel qui, après avoir poussé le modèle industriel au bout, reviennent à des pratiques plus saines, ajoute Gratien Tremblay. Surtout quand ils ont perdu beaucoup d'argent dans les médicaments ou les frais vétérinaires nécessaires pour régler les problèmes de santé induits par l'industrialisation des élevages.»

Du côté biologique de l'agriculture, ces factures n'occupent pas beaucoup de lignes dans les livres comptables. Pas plus d'ailleurs que les centaines de dollars à verser pour les produits chimiques qui augmentent la productivité des champs. «En bout de course, pour une ferme laitière de 50 vaches, cela peut représenter une économie de 8000 $ à 10 000 $», explique M. Tremblay.

À cela s'ajoute aussi la prime de 8 $ perçue pour chaque hectolitre de lait bio tiré des pis, l'absence de dépenses pour les hormones qui amènent l'animal à donner son «110 %» et, bien sûr, le plaisir de se servir de la nature sans trop l'exploiter, clament en choeur les spécialistes en mutation agricole. «C'est plus de travail pour moins de rendement, poursuit-il. Mais une exploitation laitière biologique peut, à la fin de l'année, générer un revenu net de 5 % supérieur aux fermes conventionnelles.» Des fermes qui, indiquait l'UPA cette semaine, vivent, comme le reste du secteur agricole, au rythme de la pire crise de leur histoire avec des revenus en chute de 50 %!

La performance a de quoi séduire. Mais il faut y mettre l'effort, soutient toutefois Jocelyne Bernier, productrice de boeuf biologique à Leclercville, dans la région de Lotbinière. «Il y a beaucoup de registres à tenir pour assurer la traçabilité de la viande [un principe défendu depuis des années par la filière biologique avant même qu'il ne devienne populaire dans le reste du secteur agroalimentaire], beaucoup de soins à prodiguer à droite et à gauche pour maintenir son troupeau en santé sans l'aide de médicaments, dit-elle. Et puis, il y a la mise en marché, qu'il est nécessaire de bien développer pour ne pas se retrouver avec la viande sur les bras.»

Ses bovins, moins imposants que leurs pendants de l'Ouest — scientifiquement amenés à maturité en des temps records —, n'ont bien entendu pas accès au rayon des supermarchés par l'entremise des réseaux de distribution conventionnels. Et c'est tant mieux. Les steaks, aloyaux (t-bones) et rôtis qu'ils produisent sont en effet vendus directement à la ferme, sans intermédiaire, où à certains restaurateurs et propriétaires de commerces spécialisés. Et avec une valeur de 5,50 $ le kilo à la sortie de l'abattoir, soit le double du prix versé aux éleveurs de boeufs non biologiques en janvier 2004, selon les chiffres de la Fédération des producteurs de bovins du Québec, présentés jeudi.

«Et ce n'est pas cher, ajoute Jocelyne Bernier. Dans d'autres régions, des éleveurs vendent leur boeuf biologique en carcasse à 6 $, 7 $ et parfois 10 $ le kilo.» De quoi faire rêver les collègues éleveurs non biologiques qui, depuis la crise de la vache folle, aimeraient bien envoyer paître leur cheptel.

«C'est attirant, en effet, souligne Mme Gosselin. Mais le bio ne doit pas être vu comme la recette magique à des problèmes financiers. Pour réussir, c'est comme ailleurs dans la société, il faut être responsable dans ses modes de gestion. Et, dans ce cas en plus, être convaincu. Mais un mauvais gestionnaire dans le conventionnel ne peut pas devenir un bon gestionnaire dans le bio.»