Revue de presse - Martin, ce n'est pas Jefferson

La réforme parlementaire de Paul Martin? «Que de la posture», déplorait le Calgary Herald jeudi. Davantage de votes libres et de pouvoir aux commissions parlementaires, «ç'a l'air très bien, comme ça, mais l'efficacité du projet dépend entièrement de l'esprit dans lequel il sera implanté. Et, à ce chapitre, les augures ne sont pas rassurants».

Par exemple, dit le Herald, le premier ministre est déjà en train de reculer à propos des nominations à la Cour suprême du Canada alors que c'était une promesse centrale lors de sa campagne au leadership. Aussi ne comprend-il pas pourquoi Paul Martin, «si entiché de votes libres», a lâchement demandé à la Cour suprême de trancher à propos de la définition du mariage. Au fond, écrit le Herald, on sait très bien pourquoi: «Cette affaire, c'est du vrai poison électoral.» Au reste, une vraie réforme parlementaire, c'est davantage qu'une «sorte de bricolage procédural».

Il faudrait que Paul Martin renonce à «l'espèce de dictature élue qui a été organisée par le bureau du premier ministre ces 37 dernières années». En effet, selon le Herald, le premier ministre contrôle la fonction publique par le truchement du Conseil privé et nomme des sous-ministres «idéologiquement compatibles» qui ont pour fonction de surveiller les ministres. Et «le premier ministre dispose de plus de 3500 emplois lucratifs dans son panier à cadeaux». Parmi ceux-ci, environ 1100 sont révisés par des juges, «mais le reste consiste en des boulots relevants de sociétés de la Couronne, de tribunaux et d'institutions nationales». N'oublions pas que le premier ministre nomme aussi les sénateurs et garde le contrôle sur son caucus grâce à la «pression des pairs, mais aussi en cultivant l'espoir de l'avancement» et en laissant planer «la menace de l'abandon politique complet. Parlez-en à Sheila Copps». Le Herald affirme qu'il n'y a en définitive que les gouvernements provinciaux qui «représentent un quelconque obstacle» au pouvoir du premier ministre fédéral.

De quoi une vraie réforme démocratique aurait-elle l'air? En tête de liste, selon le journal albertain, on trouverait bien sûr le droit, pour les provinces, «d'élire des sénateurs». Il faudrait aussi des élections à date fixe et une vraie réforme du pouvoir judiciaire, lequel ne devrait pas être autorisé à trancher les «questions sociales délicates comme celle du mariage». C'est au politique de le faire, insiste le Herald. En somme, le Herald doute que Paul Martin, «qui aime tant le pouvoir», qui l'a tant «voulu et tant cherché», qui «se débarrasse sans vergogne de ses ennemis» et s'en remet aux tribunaux pour les questions difficiles, voudra vraiment procéder à une vraie réforme. En vérité, «il faudrait beaucoup plus qu'une simple commission parlementaire pour faire de Paul Martin un démocrate jeffersonien».



Le Globe and Mail, lui, appuyait avec enthousiasme jeudi la «vision» de Paul Martin en ce qui concerne la réforme démocratique. «Contrairement à d'autres aspects du plan Martin, cette réforme marquerait une rupture importante» d'avec le régime de Jean Chrétien. Ce dernier préférait un modèle plus autocratique dans lequel «le bureau du premier ministre et la loyauté au parti étaient d'une importance primordiale». La réforme de Paul Martin «libérerait les députés de ces fers».

Le Globe — comme le Herald d'ailleurs— rappelle que Pierre Elliott Trudeau avait coutume de dire que les simples députés, «à 50 pieds de la colline parlementaire, sont des moins que rien». Et le flamboyant premier ministre les traitait comme tels! La réforme Martin changerait cette situation, croit le Globe. Elle rapprocherait notre parlement «du modèle britannique moderne». Dans celui-ci, il y a, à la Chambre des communes, trois types de votes: un premier où les élus peuvent voter comme ils le souhaitent, un deuxième où les députés d'arrière-banc ont la liberté de voter comme ils le veulent alors que les ministres sont contraints par la ligne de parti, et un troisième qui porte sur «des questions d'importance fondamentale» et où tous les élus se doivent de suivre la ligne de parti. Sur ce plan, le Globe déplore un certain flou: dans le projet de Martin déposé par Saada, «on ne précise pas quels votes seront libres».

Le système de votes libres, concède le Globe, comporte des risques. Dont celui de voir les élus, «comme aux États-Unis, troquer cyniquement leur appui à un projet de loi contre des avantages personnels». Reste qu'un système plus libre est de loin préférable à celui qui prévaut actuellement, et «on devrait applaudir M. Martin pour ses efforts», claironne le Globe.