Les conditions de la crédibilité

À cause du manque de transparence qui en fait sa marque de commerce, Hydro-Québec devient la première victime d'un gouvernement qui doit renouer avec un électorat désenchanté. En confiant à la Régie de l'énergie le mandat ad hoc d'évaluer les besoins et les projets de développement en matière d'énergie pour les prochaines années, le premier ministre Charest fait un premier pas... qui devra être suivi de quelques autres.

Le projet de construction d'une centrale thermique à Beauharnois sera retardé, peut-être même abandonné, à la plus grande satisfaction d'une majorité de Québécois. Le seul motif sérieux qui justifiait une telle précipitation à prendre le virage thermique tenait à l'argument selon lequel nous nous dirigions vers une pénurie d'électricité à l'horizon 2008. Mais tous ne partagent pas cette prévision, qu'aucune étude indépendante n'est venue corroborer.

Depuis que le gouvernement du Parti québécois a autorisé l'achat de Gaz Métropolitain par Hydro-Québec, les membres de la direction de cette dernière qui ont été recrutés chez Gaz Métropolitain n'ont eu de cesse de vouloir élargir le mandat de la société d'État à la production d'énergie thermique, à l'exploration du sous-sol et au transport de cette forme d'énergie. De plus, Hydro-Québec a sciemment négligé d'investir du côté des économies d'énergie, jugeant que son rôle n'était pas différent de celui de n'importe quelle autre entreprise qui doit accroître ses ventes et ses profits pour satisfaire ses actionnaires.



Aucun gouvernement du Québec n'est jamais parvenu à avoir une idée juste et précise de la situation en matière énergétique. Hydro-Québec est une société si grosse et si puissante que seuls les premiers ministres ont pu influencer ses orientations. Et encore, tous et chacun ont dû prendre leurs décisions à partir des seuls renseignements fournis par l'influente direction de la société d'État, sans contre-expertises.

À la suite des recommandations unanimes d'une table de concertation créée par le gouvernement péquiste au milieu des années 90, le ministre Guy Chevrette avait produit une politique de l'énergie dont la cheville ouvrière devait être la Régie de l'énergie, à laquelle on entendait confier le mandat de fixer le prix de l'électricité et, surtout, d'adopter le plan de ressources d'Hydro-Québec, soit l'ensemble de ses projets de production, de transport et de distribution dans une perspective de développement durable.

Or la loi venait à peine d'être d'adoptée, en 2000, que la direction d'Hydro-Québec avait convaincu le premier ministre Lucien Bouchard d'y apporter des amendements pour retirer du mandat de la Régie la responsabilité fondamentale d'évaluer la pertinence des projets. Même dans la fixation des prix, la Régie ne pourrait désormais plus s'informer des coûts de production justifiant les demandes d'augmentations, le gouvernement fixant lui-même un coût de base théorique à partir duquel la Régie devrait fixer le prix de vente en tenant compte des seules données fournies par la filiale de distribution de la société d'État.

Ironie du sort, c'est pour se sortir d'une mauvaise passe que le gouvernement Charest redonne aujourd'hui à la Régie le mandat qui devait être le sien à l'origine.

Malheureusement, la Régie n'a que deux mois pour répondre à des questions aussi complexes. Et comme elle n'a jamais eu le droit de s'intéresser à la production d'électricité, le risque est grand qu'elle en soit réduite à utiliser les analyses qu'Hydro-Québec elle-même voudra bien lui fournir.



Pour la Régie, le défi est donc gargantuesque. Sa crédibilité est en jeu. Alors que la loi lui interdit de poser des questions à propos des coûts de production, des réserves en eau et autres données confidentielles jalousement tenues secrètes par la direction d'Hydro-Québec, voilà qu'on lui demande d'analyser les besoins futurs du Québec en énergie et de proposer les moyens de production qui permettront d'y répondre le plus efficacement possible, dans une perspective de développement durable et dans le respect des engagements de Kyoto.

Devant une telle tâche, la Régie doit donc, d'entrée de jeu, exiger du gouvernement les choses suivantes: d'abord, qu'il lui fournisse les ressources nécessaires pour effectuer ses propres études; ensuite, qu'on l'assure d'un accès illimité aux spécialistes et aux études confidentielles menées par toutes les filiales d'Hydro-Québec; enfin, que le mandat puisse être prolongé au besoin, ce qui paraît inévitable. Si ces conditions ne sont pas remplies, il sera difficile de croire que l'opération qui s'amorce soit autre chose qu'une astuce destinée à distraire le bon peuple.
1 commentaire
  • Jean-Claude Thibeault - Inscrit 7 février 2004 08 h 42

    On ne peut se fier à HQ

    Il m'apparaît évident que la Régie de l'énergie n'aura pas le temps de réaliser le mandat qui lui a été confié par le gouvernement dans le dossier du Suroît.

    Lorsque l'on connait la culture interne de HQ à savoir «qu'il n'y a qu'eux qui possèdent l'expertise et la vérité», je serais très surpris que la Régie ait droit à toutes les études réalisées à l'interne.

    En résumé, il s'agit d'une parade du gouvernement.