Le joueur

Chacun a les défauts de ses qualités. Tout le monde reconnaît que Jean Lapierre est un communicateur d'une redoutable efficacité, qui peut faire un tabac pendant une campagne électorale. L'envers de la médaille, c'est que le nouveau lieutenant politique de Paul Martin au Québec est aussi une grande gueule.

Que ce soit à la Chambre des communes ou devant un micro, M. Lapierre a toujours eu le goût de la provocation. Jeudi matin, il trouvait manifestement jouissif de lancer à une journaliste anglophone que la Loi sur la clarté, vénérée presque autant que la Charte des droits au Canada anglais, était une astuce parfaitement inutile. Loin de se défendre de son flirt avec la souveraineté, il en semblait presque fier.

Son style gavroche va certainement plaire à un grand nombre de Québécois, qui seront ravis de le voir passer pour le bonhomme Sept-Heures dans le reste du pays. «Ils vont être obligés de m'accepter comme je suis», a-t-il crâné. L'éditorial du National Post, horrifié de voir M. Martin recruter un ancien séparatiste, a dû le ravir.

À terme, il risque d'avoir un problème de crédibilité. M. Martin, chez qui l'esquive est comme une seconde nature, a préféré ne pas commenter lui-même son appréciation de la Loi sur la clarté, mais le bureau du premier ministre s'est empressé de dire tout le bien qu'il en pense. Il ne faudrait pas que se multiplient les écarts entre ce que dit M. Lapierre et ce que fait son gouvernement. Autrement, on finira par croire qu'il dit n'importe quoi.



En juin 1992, Jean Lapierre avait dû remplacer Lucien Bouchard à pied levé lors d'une assemblée à Trois-Rivières. «S'il vous plaît, sonnons la fin de la récréation pour ceux qui croient encore au fédéralisme renouvelé», avait-il lancé.

Pourtant, depuis 12 ans, lui-même brûlait de retourner dans la cour de récréation. Faut-il vraiment s'en surprendre? L'échec de l'accord du Lac-Meech l'a sans doute indigné sincèrement, comme bien des Québécois, mais personne ne l'a jamais tenu pour un souverainiste «pur et dur». Encore aujourd'hui, il se flatte d'avoir voté en faveur de l'enchâssement de la Charte des droits, en 1982.

Si vraiment il a décidé de lâcher le Bloc québécois parce que l'entente de Charlottetown lui paraissait satisfaisante, malgré des imperfections criantes, c'est qu'il était déjà prêt à accepter n'importe quoi afin de pouvoir tourner la page.

Jeudi, M. Lapierre a parlé de mission et de destin. Il a dit vouloir «rebâtir la force du Québec». En réalité, comme son mentor, Robert Bourassa, c'est d'abord et avant tout un joueur. Très doué, il faut le reconnaître. En 1983, M. Bourassa n'était pas revenu à la politique pour accomplir quoi que ce soit en particulier mais simplement parce qu'il s'ennuyait du jeu. Il était tout à fait approprié que M. Lapierre annonce son propre retour dans une bibliothèque qui porte le nom de l'ancien premier ministre.

Il a eu une formule on ne peut plus bourassienne quand on lui a demandé ce qu'il entendait faire pour mettre un terme aux empiétements fédéraux dans les champs de compétence des provinces, auxquels le gouvernement Martin ne semble pas près de renoncer à en juger par le dernier discours du Trône. «Il y a moyen de moyenner», a-t-il dit. C'est en effet ce que M. Bourassa a essayé de faire pendant toute sa carrière. Avec le succès que l'on sait.

M. Lapierre en a retenu qu'il ne fallait pas rouvrir la «can de vers» constitutionnelle, mais il y a tout de même des limites à «moyenner» avec la reconnaissance de la spécificité québécoise. Il en va de même du déséquilibre fiscal: ou bien il s'agit d'une réalité, comme presque tout le monde au Québec le croit, ou bien c'est une invention, comme Paul Martin l'affirme.



La politique est un lieu de passage plus ou moins long. La longévité y est affaire de goût, d'habileté, de détermination ou simplement de chance. Même si on rate son entrée, il y a généralement moyen de se reprendre, mais une sortie manquée est irrémédiable.

À cet égard, la semaine qui s'achève a offert l'exemple du meilleur et du pire. Se retrouver sur la touche au moment où sa carrière prend véritablement son envol n'est pas chose facile. Dans les circonstances, l'ex-ministre de la Justice, Martin Cauchon, a fait montre d'une classe qui l'a grandi. Tellement que s'il veut éventuellement faire carrière à Québec, on pourrait lui pardonner d'avoir fait partie du gouvernement de Jean Chrétien.

À l'opposé, il devient franchement pathétique de voir Stéphane Dion s'accrocher à son siège sans se rendre compte que ce triste spectacle le rend encore moins désirable. Après s'être autoproclamé sauveur du Canada, voilà maintenant qu'il se présente comme un modéré victime de sa loyauté envers son maître.

Qui cherche-t-il à convaincre? En admettant qu'il était opposé aux bourses du millénaire, cela n'émouvra pas ceux qui ne lui ont pas pardonné le plan B et la Loi sur la clarté. Inversement, ceux qui voyaient en lui le champion de l'unité canadienne ne comprendront pas qu'il cherche aujourd'hui à s'en excuser. M. Dion a choisi en toute lucidité de jouer un rôle qui n'est pas très édifiant dans l'histoire récente du Québec. Qu'il ait maintenant le courage de l'assumer.
3 commentaires
  • Pierre Denault - Inscrit 7 février 2004 08 h 15

    Question d'honnêteté

    Faut nécessairement être une grande guelle en politique... Comme à la radio.

    Ce qui est malheureux, cependant, c'est que notre bon Monsieur Lapierre ne semble pas croire que l'honnêteté est nécessaire, aussi:
    "La loi C20 est inutile mais, on va la mettre au tiroir jusqu'à ce qu'on en ait besoin??"

  • Richard DÉCARIE - Inscrit 7 février 2004 10 h 44

    Le joueur... de Robert Bourassa

    Excellente analyse du « joueur » Lapierre.

    Pour bien saisir son cheminement public, il est utile de savoir que Jean Lapierre était le « lieutenant libéral » de Robert Bourassa au sein du Bloc Québécois, parti contestataire imaginé par feu Marcel Léger mais réalisé par M.Bourassa en réaction à l'échec de l'Entente du Lac Meech.

    Sous cet angle, je crois donc que le cheminement public « libéral » de M. Lapierre est cohérent.

  • - Abonnée 8 février 2004 14 h 18

    Le pouvoir politique

    de Jeanne M. Rodrigue de Rimouski

    Il ne faut pas s'étonner outre mesure de la formidable poussée d'adrénaline que confère le pouvoir. Ces joueurs compulsifs - car il s'agit bien d'un jeu - sont plus souvent qu'autrement là pour satisfaire leur propre besoin d'auto glorification. Ils ont quelquefois des idées novatrices mais c'est là l'exception. Pourtant le pouvoir politique n'est pas pour autant condamnable à la condition qu'il dépasse les ambitions personnelles, il n'est pas une fin en soi. Chez les sujets équilibrés, l'euphorie de la victoire passée, il faudra bien en être digne et répondre de ses actes et/ou de ses frasques. Le but accompli il faut savoir aussi sortir de l'arène. C'est aussi cela heureusement la démocratie.

    C'est pitoyable je vous l'accorde de voir Stéphane Dion essayer, d'émissions en tribunes, de se faire accepter par ses compatriotes. Le rejet est implacable. Juste retour des choses diront certains. Reste pour Monsieur Dion l'exil "canadian". J'en ai presque pitié...