Dépassé, le Bloc; inutile, la loi sur la clarté

En rendant officiel hier son retour dans l'arène politique, l'ex-animateur de radio et de télévision Jean Lapierre a vilipendé le Bloc québécois, reconnaissant avoir peut-être contribué à la création d'un «monstre». Et fidèle à son franc-parler, il a qualifié la loi sur la clarté de loi inutile.

Après avoir défini son passage au Bloc québécois, de 1990 à 1992, comme un «petit pas de côté», M. Lapierre s'est employé à décrire ce parti comme une succursale du Parti québécois, un parti «passé date». «Le Bloc avait une mission temporaire, pas un plan de carrière. [...] Est-ce qu'on a créé un monstre? Peut-être», a lancé l'homme de 47 ans, visiblement prêt pour la bagarre électorale.

M. Lapierre tentera de se faire élire dans Outremont sous la bannière du Parti libéral du Canada. La circonscription sera laissée vacante avec le départ annoncé plus tôt cette semaine de l'ex-ministre Martin Cauchon, qualifié de «gentleman» par M. Lapierre.

Député de Shefford de 1979 à 1993, Jean Lapierre a rappelé les circonstances qui l'ont amené à claquer la porte du PLC en 1990: la défaite de Paul Martin contre Jean Chrétien à la course au leadership et l'échec de l'accord du Lac-Meech. «Je voulais être solidaire des Québécois. [...] On a boudé Jean Chrétien. On n'a plus besoin de bouder. Je pense qu'on peut rebâtir la force du Québec parce que, d'être dans l'opposition éternelle, c'est se condamner au bord des rideaux. Quand le Québec se stationne au Bloc, il laisse le pouvoir aux autres. Il est temps qu'on prenne notre place», a-t-il affirmé. Il a noté que le Bloc devait être une coalition temporaire et que, pour sa part, il était toujours resté membre du Parti libéral du Québec.

Suspect aux yeux de l'ouest du pays pour sa volte-face partisane (député libéral puis bloquiste et de retour au PLC), M. Lapierre a jugé bon de livrer une profession de foi fédéraliste et de faire l'éloge de Paul Martin. Avec le nouveau premier ministre, dont il a coprésidé la campagne au leadership en 1990, il croit que les choses qui traînent depuis longtemps peuvent changer. La politique, c'est une passion, mais aussi une mission, et il veut accomplir son devoir et se battre pour le Québec, a-t-il dit d'entrée de jeu.

À Ottawa, le premier ministre Paul Martin a défendu sa recrue-vedette. «Jean est un ami de longue date. C'est quelqu'un qui a été en contact direct avec le peuple depuis très longtemps, de façon quotidienne. Il connaît le Canada, il connaît le Québec. [...] Vous savez, une chose qu'on a besoin de faire maintenant avec un nouveau gouvernement, un nouveau Parlement et certainement une nouvelle vision, c'est l'ouverture au Québec, et Jean Lapierre représente et incarne cette ouverture», de dire M. Martin, avant de préciser que son nouveau lieutenant politique au Québec n'était pas «séparatiste».

M. Lapierre a donné un avant-goût de son style d'ouverture en s'en prenant à la loi sur la clarté, mettant du même coup le gouvernement dans l'embarras puisque cette loi est très populaire dans le reste du pays et que M. Martin a promis de ne pas y toucher. «Je ne pense pas qu'elle sera jamais utilisée. Parce que nous n'aurons pas de référendum bientôt. Et franchement, si vous voulez mon opinion, je pense que c'est inutile, la loi, parce que s'il y a une véritable volonté de se séparer au Québec, une volonté claire de se séparer, vous ne serez pas capables d'arrêter une volonté semblable en ayant recours à des astuces», a déclaré Jean Lapierre, à la grande surprise du père de la loi, l'ancien ministre Stéphane Dion.

«Grâce au leadership de M. Chrétien, on en est venu à la clarté. M. Martin a appuyé parfaitement la loi sur la clarté et je m'attends à ce que, sous le leadership de Paul Martin, on en reste à la clarté, car c'est le minimum de respect que l'on doit aux Québécois comme aux autres Canadiens», a affirmé M. Dion. La vice-première ministre Anne McLellan est aussi venue à la défense de la loi, la jugeant nécessaire pour assurer la clarté.

M. Lapierre a dû par ailleurs expliquer ses contacts fréquents avec le Bloc québécois au fil des ans. Selon The Gazette, M. Lapierre aurait même coulé au Bloc des informations embarrassantes pour le gouvernement au sujet du programme des commandites. Il a tout nié hier. «Quand j'avais du bon "stock", je le réservais pour mes auditeurs», a-t-il assuré, reconnaissant toutefois avoir prodigué des conseils lors de conversations fréquentes avec son ami Gilles Duceppe. «L'amitié transcende la politique. [...] Duceppe est fort sur le petit piton. Il appelait plus souvent que d'autres.»

Gilles Duceppe a rétorqué qu'il se devait, comme chef, d'avoir des contacts avec des gens de tous les horizons, pas seulement des souverainistes, pour comprendre la réalité québécoise. Il a par ailleurs rejeté le verdict de M. Lapierre voulant que le Bloc ait perdu sa raison d'être.

M. Duceppe, qui avait laissé entendre qu'il ferait des révélations sur le départ de M. Lapierre du Bloc en 1992, a finalement seulement confirmé la version du principal intéressé. «Jean Lapierre ne voulait pas de rupture avec sa famille libérale et il était dans une situation, avec [l'accord de] Charlottetown, où les souverainistes et les libéraux du Québec se seraient affrontés. Il a choisi son camp dès cette époque», a dit le chef bloquiste.

M. Duceppe voulait ainsi démontrer qu'on n'assistait pas à une conversion spectaculaire capable d'avoir un effet d'entraînement dans les rangs souverainistes. Ce n'est que du bout des lèvres qu'il a reconnu que le retour de Jean Lapierre au Parti libéral, qui ne l'a pas surpris, ajouterait aux «défis» de son parti.

Les deux hommes, qui sont amis depuis plus de 13 ans, se retrouvent maintenant adversaires. M. Duceppe n'a pas caché que leurs relations ne pouvaient plus être les mêmes.
 
1 commentaire
  • Marie-France Legault - Inscrit 6 février 2004 11 h 38

    Opportuniste ou réaliste?

    ...Monsieur Jean Lapierre est-il un opportuniste ou simplement réaliste?

    ...Profitant (du timing) de l'élection d'un gouvernement Libéral au Québec, et de l'élection d'un gouvernement Libéral à Ottawa et surtout de la venue du nouveau chef Paul Martin, Monsieur Lapierre a-t-il saisi juste à temps l'opportunité de changer de "camp"?

    ...D'après Monsieur Lapierre: "Le Bloc est passé date". Le Soleil 06/02/04 C'est une constatation qui vient un peu tard. Avec tout le "grabuge" causé par cette fondation.

    ...C'est donc que Monsieur Lapierre n'était pas foncièrement "bloquiste" mais seulement opportuniste, les ciconstances s'y prêtant, dont l'échec du lac Meech.

    ...Il faut bien l'avouer, la défaite péquiste au Québec donne un message clair: la Sécession est moins populaire qu'on le croyait. Les départs de Messieurs Facal, Bégin, Chevrette, Brassard et bientôt Monsieur Boisclair nous confirment la baisse de popularité du parti séparatiste. Il faudrait être aveuglé par la partisanerie pour ne pas voir. Et le non renouvellement de ce parti (toujours les mêmes rengaines) causera sa perte. La saison du "réchauffé" n'intéresse que les inconditionnels. Nous sommes en 2004 et non en 1968. Le disque de vynil est dépassé et le truc des "pendules à l'heure" est révolu. Maintenant c'est le quartz, le DVD et le CD. Qu'on se le dise!

    ..."Nous avons créé peut-être un monstre" Jean Lapierre.

    ...Non seulement "peut-être" mais réellement un monstre. Ce monstre qui ne prendra JAMAIS le pouvoir et qui est là comme OPPOSITION. Une opposition qui excelle à chercher des "poux" au gouvernement et qui en trouve. Est-ce que les québécois veulent rester éternellement dans l'Opposition? Je ne crois pas. Le seul rôle qui convienne parfaitement au BLOC et qui risque de s'éterniser inutilement c'est l'OPPOSITION. Quant à proposer des solutions constructives, on attendra...

    ...Aujourd'hui la "fixation" pour toujours dans une option politique, semble ne plus être de mise. Quand on s'aperçoit qu'une option ne convient plus, à cause de sa vision morcelée et rétrograde du Canada, on est en droit de changer d'appartenance.

    ...Les tranfuges entre options politiques deviennent la voie naturelle, personne ne s'en offusquera: libéral à conservateur,
    sécessionniste à fédéraliste, des échanges se font régulièrement:

    ...J.Charest conservateur devient libéral.
    ...J.Lapierre bloquiste devient libéral.
    ...L.Bouchard conservateur devient bloquiste péquiste et maintenant "plus rien".

    ...sans compter tous ceux qui sont devenus indépendants ou bien comme on dit en québécois: "ceux qui ont pris la porte..."

    ...La conclusion de monsieur Lapierre est très juste et réaliste: "...le Québec n'aura jamais été aussi bien positionné avec un gouvernement à Québec qui veut COLLABORER et un gouvernement à Ottawa qui veut aussi COLLABORER." Le Soleil 06/02/04

    ...Cependant sa déclaration sur la Loi C-20 est vraiment contradictoire pour quelqu'un qui s'affiche maintenant "canadien". Comme canadien, il a l'obligation d'être fidèle au pays et de ne pas laisser l'ambiguïté, l'obscurité, le brouillard, se glisser dans une question référendaire biaisée, piégée qui a pour but de prendre les "homards". (Parizeau)
    et de briser le Canada.

    ...Le P.Q. veut la Sécession, c'est très clair et la démocratie permet cela. C'est la façon de l'obtenir par une question confuse, obscure qui n'est pas honnête.

    ...On n'a jamais posé la vraie question 1980-1995: Voulez-vous que le Québec se SÉPARE du Canada? Tout le monde aurait compris la "même chose".

    ...On aurait obtenu peut-être 20%...