Le châtiment corporel, un outil pédagogique naturel chez les primates - Devons-nous faire des lois contre la nature?

Les efforts concertés en vue d'éliminer toute manifestation d'agression physique dans les interactions humaines représentent l'une des principales transformations sociales dans les pays occidentaux pendant la dernière partie du XXe siècle. Il y a 50 ans, pour chacune de mes fautes d'orthographe, ma «gentille maîtresse» de troisième année me donnait un bon coup sur les doigts avec sa règle de bois. Pour sa part, le directeur de cette mémorable petite école de quartier utilisait la strap pour rappeler à l'ordre mes petits copains turbulents. À la même époque, en Angleterre, on utilisait encore les coups sur les fesses avec une canne en bois pour punir les élèves des écoles privées et publiques.

David et Anne Premack, deux spécialistes de l'apprentissage qui se sont consacrés à l'étude des primates non humains, concluent que le châtiment corporel est l'outil pédagogique naturel chez nos proches cousins, les chimpanzés. L'important mouvement visant à la criminalisation des châtiments corporels infligés aux enfants ressemble donc à une tentative de repousser les tendances «naturelles» «héritées» de nos cousins. La tolérance zéro est devenue la règle en matière d'agression physique dans la cour d'école, dans les rues du quartier et à la maison, entre conjoints, de même qu'entre parents et enfants. L'humain civilisé du troisième millénaire se caractérise par son non-recours à la force physique contre un autre être humain.

L'écart entre les mentalités de 1954 et de 2004 est sans aucun doute frappant. Mais si on compare les moeurs contemporaines à celles des siècles derniers, la différence est encore plus marquée. Il suffit de penser aux pratiques éducatives des écoles privées anglaises à l'une de leurs grandes époques. Le célèbre pédagogue et érudit Thomas Arnold a été nommé directeur de celle de Rugby peu avant 1830. Il était convaincu que l'enseignement des responsabilités morales passait par le fouet. Pour mettre en application son «christianisme musclé», il a créé un système disciplinaire dans lequel les plus âgés des garçons faisaient la loi en imposant des corvées aux plus jeunes et en les battant.

La règle de l'intimidation

Les récits du XIXe siècle sur les écoles privées anglaises indiquent que l'intimidation n'y était pas l'exception mais la règle. Thackeray notait: «À l'heure où j'écris ces mots, à Eton, 500 garçons se font frapper, rosser et intimider par 100 autres.» C'était la façon de former l'élite qui a créé l'empire britannique.

En matière de violence, les siècles précédents n'ont rien à envier au XIXe. Pensons seulement au recours généralisé à la torture et au meurtre, par les rois et par les religieux, aux époques on ne peut plus civilisées d'Érasme, de Luther, de Galilée, de Voltaire et de Mozart. En fait, le criminologue suisse Manuel Eisner a établi que les taux d'homicides en Europe occidentale ont baissé de 50 à 100 % au cours des cinq derniers siècles. Quant à ces Romains tellement civilisés, quel était leur spectacle préféré par un beau dimanche après-midi? Un combat sanglant entre des gladiateurs et des lions affamés! Légèrement plus «extrême» que le Super Bowl!

Dans la perspective d'évolution des espèces, l'agression physique n'est ni «bonne» ni «mauvaise» en soi; elle constitue la solution à un problème. Dans une perspective sociale, historique et morale cependant, les solutions acceptables ont varié selon le lieu et l'époque. Il semble bien que les mentalités aient beaucoup évolué au cours des derniers siècles en ce qui concerne l'usage de la force physique par les humains.

Des millions de victimes

Mais cette évolution est-elle profondément enracinée? Jugez-en: les deux guerres mondiales du XXe siècle ont fait près de 30 millions de morts au combat, sans compter les millions de civils tués, Hitler a exterminé environ six millions de juifs et les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki ont tué près de 200 000 civils japonais. Le 31 décembre 2002, le nombre de prisonniers dans les prisons américaines était à peu près équivalent à la moitié de la population norvégienne (deux millions de personnes); l'année précédente, le pays le plus riche de l'histoire de l'humanité comptait près de 70 prisonniers en attente d'exécution pour un crime commis alors qu'ils avaient moins de 18 ans.

La violence physique décrite ici fait des millions de victimes mais les habitants des pays riches ne représentent qu'une très faible minorité de celles-ci. Or, paradoxalement, cette minorité privilégiée qui court de moins en moins de risques d'être agressée physiquement (par un parent, une enseignante, un conjoint, une voisine, un inconnu, un soldat) consacre une grande partie de ses ressources financières et de ses loisirs à consommer des représentations fictives de la violence physique à la télévision, au cinéma et dans les jeux électroniques. Ce comportement des humains les plus civilisés de l'histoire de l'humanité laisse perplexe. Ainsi, il est clair que les humains modernes sont toujours empêtrés dans ces tendances «naturelles» que David et Anne Premack ont observées chez leurs cousins.

Chez les humains comme chez les chimpanzés, les parents réagissent «naturellement» par le châtiment corporel lorsque leur enfant ne se conforme pas à leurs attentes. Cependant, l'être humain a un cerveau qui lui permet d'agir différemment; d'ailleurs, la plupart des parents choisissent d'autres méthodes, surtout s'ils en comprennent les avantages. D'autres pays ont choisi de soutenir les parents par une législation sur la punition corporelle. Si le Canada ne veut pas rejoindre les rangs de ces leaders maintenant, il faudra bien qu'il les suive un jour.

D'ici là, il faut se préoccuper de nombreux autres comportements parentaux qui nuisent physiquement aux enfants. Par exemple, au Québec, environ une femme enceinte sur quatre fume. Les preuves des dommages causés au cerveau de l'enfant par la consommation de tabac pendant la grossesse sont plus claires que les conséquences de la fessée. Qui ose rappeler à une femme enceinte qui fume qu'elle est en train d'agresser physiquement son bébé? Les gouvernements doivent revoir d'urgence les lois relatives aux droits et aux obligations des parents en tenant compte des nouvelles connaissances sur le développement de l'enfant.