Les CLSC craignent le pire

Exit les groupes de médecine familiale (GMF). Dans la foulée de la réforme du réseau de la santé envisagée par le gouvernement libéral, la nouvelle Agence de la santé de Montréal proposera sous peu la création de centres médicaux affiliés (CMA) qui réformeront de fond en comble la façon de pratiquer des omnipraticiens de la métropole. Le concept fait toutefois des inquiets, notamment dans les CLSC, qui craignent d'être carrément rayés de la carte.

Le chantier de la réforme du réseau de la santé, ouvert dans la foulée de la loi 25, est à peine amorcé à Montréal qu'il sème déjà son lot d'inquiétudes. Même si l'Agence de développement des réseaux locaux de services de santé et de services sociaux de Montréal-Centre, qui a succédé à l'ancienne Régie régionale de la santé de Montréal-Centre, n'existe que depuis le 30 janvier dernier, les travaux sur la réforme du réseau de la santé vont déjà bon train dans la métropole.

Pas moins de 21 scénarios de fusion possibles sont sur la table pour répondre aux exigences de la loi 25, qui réclame que chaque région crée des «réseaux locaux de services» en procédant à la fusion administrative des hôpitaux, des CLSC et des centres d'hébergement d'un même territoire.

Le Devoir a appris que l'Agence de développement de réseaux locaux de Montréal, qui doit décider d'ici juin quels établissements seront fusionnés, propose de créer entre 12 et 24 centres médicaux affiliés (CMA) sur l'île de Montréal pour régir la pratique de l'ensemble des médecins généralistes de la métropole.

Selon un document de travail dont Le Devoir a obtenu copie, ces CMA, qui seraient au nombre d'un ou deux par territoire, seraient une solution de rechange aux groupes de médecine familiale (GMF), qui n'ont jamais obtenu le succès espéré à Montréal.

Les CMA seraient un point de liaison obligé avec le réseau de la santé pour tous les médecins omnipraticiens oeuvrant en clinique privée, en CLSC, et notamment pour les 900 médecins oeuvrant seuls en cabinet et qui n'ont à peu près aucune autre obligation envers le reste du réseau de la santé.

En vertu du modèle proposé, chaque CMA devra garantir que les médecins installés sur son territoire garantissent l'accès à des services médicaux sans rendez-vous, à des services infirmiers, mais aussi à des programmes médicaux spéciaux pour les clientèles vulnérables, qui devront y être obligatoirement inscrites. En revanche, ces CMA devront s'engager à fournir aux médecins l'accès rapide à des prélèvements sanguins, des services d'imagerie médicale et certains autres tests diagnostics urgents pour leurs patients.

Selon nos informations, ces nouveaux CMA pourraient être logés dans de grosses cliniques médicales, mais comporter plusieurs petits points de services, notamment dans d'ex-CLSC. Des liens informatisés existeraient entre les partenaires de ces CMA, permettant de communiquer des informations cliniques et d'acheminer les requêtes pour les tests diagnostiques. Le tout, espère-t-on, devrait permettre de désengorger les urgences et d'assurer le suivi des patients qui n'ont actuellement aucun médecin de famille.

«Notre modèle de clinique-pivot a évolué pour s'intégrer à la loi 25. Un CMA pourrait être une grosse clinique médicale, mais aussi un ex-CLSC. Ce sera le point d'arrimage entre les médecins et l'instance locale», a expliqué le Dr Pierre Masson, directeur des affaires médicales à l'Agence de Montréal.

Dans ce document, l'agence reconnaît d'emblée que le modèle des GMF a fait chou blanc à Montréal, où les «deux tiers des médecins jugent que les conditions d'adhésion sont trop sévères et réduiront leur autonomie de pratique». Malgré ce constat, l'agence n'entend pas faire table rase des rares GMF montréalais, dont la plupart ont pris naissance dans des CLSC ou des hôpitaux universitaires.

«C'est un modèle complémentaire au GMF, dont le rôle est d'abord celui de suivre la clientèle qui sera inscrite chez lui. Il n'y aura pas ce genre d'inscription obligatoire dans le CMA, sauf pour des clientèles vulnérables», explique le Dr Masson.

Il en coûterait environ 350 000 $, soit le même montant qu'un GMF, pour administrer un CMA desservant de 50 000 à 75 000 personnes.

Inquiétudes dans les CLSC

D'ores et déjà, ces scénarios n'ont pas de quoi rassurer certains acteurs du réseau, notamment les médecins de CLSC qui croient que le branle-bas de combat proposé par l'agence montréalaise signera la mort des services médicaux en CLSC. D'autres employés, interrogés hier, croient même que les CLSC fermeront leurs portes en juin prochain.

«On a pour l'instant de très grosses inquiétudes. Pour nous, ce ne serait pas acceptable de revenir 30 ans en arrière en ne laissant aux CLSC que des programmes ciblés. Sans services médicaux généraux, on ne voit pas comment les CLSC pourront continuer à attirer des jeunes médecins», a affirmé hier le Dr Anne Rompré, membre de l'exécutif de l'Association des médecins de CLSC du Québec.

Selon cette dernière, les documents présentés par l'agence montréalaise lors de préconsultations aux médecins ne font nulle part état de services médicaux généraux en CLSC. Quelque 324 médecins pratiquent à l'heure actuelle dans les 29 CLSC de l'île de Montréal.

Une employée de CLSC jointe hier, qui a requis l'anonymat, a pour sa part indiqué que, lors d'une rencontre tenue mardi soir, certains hauts cadres avaient été avisés que leurs contrats prendraient fin le 15 juin prochain.

Au Regroupement des CLSC de l'île de Montréal, la présidente, Michèle Doyon, se veut toutefois rassurante. Selon elle, les postes abolis dans la foulée des fusions seront recréés ailleurs. «Les directeurs ne vont pas perdre leur job», a-t-elle dit. Cependant, les scénarios de fusion présentés par l'agence demeurent assez flous jusqu'ici, affirme Mme Doyon.

Au cours des dernières semaines, tous les directeurs d'hôpital, de CLSC, de CHSLD ont été rencontrés pour être mis au parfum de 21 scénarios différents de fusion administrative des établissements de santé à Montréal. Des comités de travail ont été créés pour définir quelle sera la composition des nouvelles «instances locales» nées de ces fusions, dont le nombre devrait s'élever à 10 ou 12 sur l'île de Montréal.

Ces scénarios seront toutefois bientôt ficelés puisque l'Agence de Montréal souhaite amorcer des consultations publiques officielles sur les fusions proposées à la fin de février. À la fin du mois d'avril, des propositions finales sur des modèles de réseaux locaux devront être remises au ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard. Si tout va comme prévu, ces nouvelles instances locales pourraient en théorie être approuvées par le conseil des ministres et créées dès le 1er juillet.