Dion dit ce qu'il ne pouvait pas dire

Ottawa — S'il n'en avait tenu qu'à Stéphane Dion, la négociation des congés parentaux entre Ottawa et Québec serait déjà chose faite et les bourses du millénaire n'auraient jamais vu le jour.

«On aurait dû la faire depuis longtemps, cette négociation, à mon avis. Ne serait-ce que parce que le Québec a des programmes intégrés», a déclaré hier l'ex-ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion.

Il a profité d'un échange avec des journalistes pour remettre les pendules à l'heure et, volontairement ou non, dissiper son image de tenant absolu de la ligne dure face au Québec, une image qui a servi d'argument au clan Martin pour l'écarter du cabinet et pour tenter à l'heure actuelle de le pousser à quitter la vie politique.

«J'ai mis en garde le gouvernement, je ne sais pas combien de fois, contre ce qu'on voulait faire avec les congés parentaux. On était en terrain glissant sur le plan constitutionnel», a-t-il raconté avant d'insister sur son devoir de loyauté à l'époque.

«M. Chrétien en faisait pas mal à sa tête avec moi et je respectais ça, il était premier ministre. Parfois, il suivait mes avis. Parfois, il ne les suivait pas. J'aurais aimé qu'il les suive tout le temps, mais c'était lui, le premier ministre, ce n'était pas moi, et j'étais toujours loyal au premier ministre», a-t-il poursuivi.

Les bourses du millénaire sont un autre dossier où ils se sont opposés. «J'étais contre l'initiative des bourses du millénaire. Je ne voulais pas identifier le changement de siècle à une chicane fédérale-provinciale. J'avais proposé plutôt un grand programme d'échanges pour les jeunes [...]. On ne m'a pas écouté», a-t-il mentionné.

M. Dion a défendu les décisions de son gouvernement, et il en convient, mais toujours dans les limites nécessaires au respect de sa conscience, dit-il. «En politique, c'est comme dans la vie. On ne dit que la vérité, seulement la vérité, mais on ne peut pas dire toute la vérité parce qu'on fait un travail d'équipe. Il y avait des choses que je ne pouvais pas dire.» Son désaccord, entre autres.

Stéphane Dion n'a donc pas été surpris par le jugement de la Cour d'appel du Québec qui, il y a deux semaines, a donné raison au Québec en concluant qu'Ottawa outrepassait ses pouvoirs en utilisant le programme de l'assurance-emploi pour financer des mesures à caractère social comme les congés parentaux.

M. Dion n'est pas plus étonné de l'appel du fédéral car deux visions du rôle de l'assurance-emploi s'affrontent toujours, celle de Québec, pour lequel on ne fait pas des politiques sociales par le biais de l'assurance-chômage, et celle d'Ottawa, qui estime de sa responsabilité d'ajuster le programme aux besoins de la main-d'oeuvre actuelle.

«Dans une fédération civilisée, quand on a un désaccord de ce genre, on va devant les tribunaux. Ce que j'avais dit à mon gouvernement, c'est que la vision du gouvernement du Québec a du sens et on n'est pas certains de gagner. Donc, plutôt que d'aller en cour, pourquoi ne pas négocier? Ç'aurait été préférable.»

La sortie de M. Dion ne semblait pas planifiée, mais une fois lancé, il n'a pas cherché à esquiver les questions. Au contraire, il semblait prendre plaisir à une discussion sur un dossier de fond. Prêt à tourner les talons quand son avenir politique est arrivé sur le tapis, il est volontiers revenu sur ses pas quand de nouvelles questions sur les congés parentaux ont fusé.

Peu importe qu'il s'agisse d'une tentative délibérée ou non de réhabilitation auprès de l'équipe Martin, M. Dion s'est trouvé, par ses propos, à ouvrir une brèche dans son image d'homme de main de Jean Chrétien, au point d'apparaître aujourd'hui comme un homme puni pour sa loyauté et son esprit d'équipe.

Son image de soldat loyal semble lui peser mais il évite d'en parler, préférant défendre celle de la fédération canadienne. «Il ne faudrait pas que nous, les Québécois, on lie notre adhésion, notre loyauté au Canada au fait qu'on aime ou pas le visage du premier ministre ou du ministre, ou qu'on aime la dernière décision prise ou le dernier résultat des relations fédérales-provinciales.» À son avis, il ne faut ni confondre pays et gouvernement ni blâmer le premier pour les erreurs du second.

M. Dion reste ferme. Il n'est pas question qu'il se laisse écarter de la vie politique par des conseillers ou des hommes de main libéraux. «Seul le premier ministre du Canada pourrait prendre une telle décision, et il ne l'a pas prise», a-t-il insisté hier.

Une rumeur persistante veut que le président de l'aile québécoise du Parti libéral du Canada, Pablo Rodriguez, souhaiterait être candidat dans la circonscription de Stéphane Dion. Or ce dernier y est populaire et serait difficile à déloger dans le cadre d'une assemblée de mise en nomination. On préférerait donc qu'il parte de son plein gré.