Un peu de retenue et de clairvoyance, M. Couillard!

«Le diktat du premier ministre est une forme d’intimidation qui procède d’un pur manichéisme», selon l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Le diktat du premier ministre est une forme d’intimidation qui procède d’un pur manichéisme», selon l'auteur.

Le premier ministre Couillard propose de relever à 60 000 et plus le nombre annuel d’immigrants au Québec et, selon lui, ce serait faire preuve d’intolérance que de s’interroger sur les conséquences qui pourraient s’ensuivre pour l’avenir culturel du Québec. Cette espèce d’injonction indispose pour trois raisons.

Elle indispose, d’abord, à cause de ses effets délétères sur le débat public, lequel se trouve ainsi polarisé et vicié dès le départ : ici, la vertu pluraliste libérale ; là, la xénophobie et la vision crispée propres au nationalisme étroit. Dans cette matière comme dans d’autres, il est aisé de monopoliser la moralité, il suffit d’élever la barre (jusqu’au point où on ne peut passer que par-dessous…). Cette logique conduit à une forme de radicalisme lorsqu’elle perd de vue les coûts latéraux et les contraintes du réel. Ainsi, il est prévisible qu’une augmentation imprudente du nombre d’immigrants aggravera parmi cette sous-population un taux de chômage qui est déjà trop élevé. C’est là, on le sait, une vieille tare dont l’État semble vouloir s’accommoder sans se préoccuper des coûts sociaux à long terme. Il est légitime aussi de craindre un fardeau additionnel du côté de la francisation des nouveaux venus, une opération vitale qui va déjà trop lentement.

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Le diktat du premier ministre est une forme d’intimidation qui procède d’un pur manichéisme», selon l'auteur.

Gestion de la diversité culturelle

L’ukase du premier ministre gêne, en deuxième lieu, à cause de la philosophie qu’elle trahit en matière de gestion de la diversité culturelle. On semble s’en remettre ici exclusivement à une logique des affaires : haussons le nombre d’immigrants pour s’assurer que les entreprises y trouveront les candidats dont elles ont besoin en ce moment, et que les autres se débrouillent. Pour le reste, laissons aux sociologues, aux travailleurs sociaux et aux citoyens bénévoles le soin de l’intégration sociale et culturelle, avec des moyens dramatiquement insuffisants. Nous sommes ici aux prises avec une logique comptable qui est l’un des pires travers du néolibéralisme.

Enfin, le diktat de monsieur Couillard est une forme d’intimidation qui procède d’un pur manichéisme. Il fait injure aux complexités de la vie interculturelle et du pluralisme appliqué. Chacun sait qu’il y a dans ce domaine un arbitrage difficile à conduire entre des impératifs divergents qui mettent en compétition des valeurs et des idéaux, des normes juridiques et des réalités sociologiques, des objectifs politiques immédiats et des enjeux sociaux à long terme. Il en découle de nécessaires compromis à concevoir dans un esprit hostile à toute forme de radicalisme. Or, l’un des impératifs les plus importants à aménager concerne la situation et les perspectives de la culture québécoise au sein du continent et dans le monde. Sur ce sujet, on attendrait de notre gouvernement une réflexion pressante qui ne vient pas.

Je fais partie de ceux et celles qui s’inquiètent fort de l’avenir culturel du Québec dans le contexte général créé par la mondialisation. Je note aussi qu’une semblable inquiétude affecte des sociétés plus anciennes, plus nombreuses et beaucoup mieux pourvues que la nôtre. Et comme tout historien et sociologue, je suis informé des difficultés qui menacent les sociétés dont les assises symboliques se défont. Enfin, je ne peux pas être insensible aux luttes incessantes qui, depuis quatre siècles, ont été courageusement menées par nos devanciers afin d’édifier sur ce territoire une vie collective originale et pour conférer une dignité à ses différences. Je trouve particulièrement injurieux qu’on impute à des relents d’intolérance ce genre de préoccupations, pourtant des plus légitimes. Comme si l’idéal pluraliste imposait de faire table rase de tout le reste.

Bref, un peu de retenue, de respect et de clairvoyance, Monsieur Couillard.

25 commentaires
  • Andréa Richard - Abonné 17 mars 2016 04 h 12

    «MIEUX VAUT PRÉVENIR QUE GUÉRIR»

    Au contraire de Monsieur Couillard, Monsieur Bouchard nous donne une réflexion logique et pertinente, qui fait appel à la prudence.
    Concernant l'immigration, les gestes et paroles émis par les autorités gouvernementales, dont M. Couillard, semblent être précipités, on dirait une course à la montre! On veut prouver quoi?

    Andréa Richard, écrivaine

    • Pierre Bernier - Abonné 17 mars 2016 12 h 24

      Effectivement, « Monsieur Bouchard nous donne ici une réflexion logique et pertinente [...] ».

      Celle-ci devrait inciter non seulement à la "prudence", mais surtout à l'action cohérente en matière de recrutement et d'intégration.

      Peut-être un prochain texte abordera-t-il ce volet crucial avec la même rigueur ?

  • Jacques Lamarche - Abonné 17 mars 2016 04 h 32

    Un cours d'humamité! Une leçon d'humilité!

    Que M. Couillard lise et relise!

    Mais il faut craindre qu'il n'apprenne la leçon, plus par suffisance que manque d'intelligence. L'homme est brillant et voit grand! Le Québec serait maigrichon et petit, digne de mépris!

    Le PM n'est pas à la hauteur des devoirs dont les citoyens l'ont investis. Il a reçu le mandat de rassembler et de construire des ponts, non de diviser et creuser des fossés.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 mars 2016 12 h 57

      Monsieur Bouchard sort l’artillerie verbale (ukase, diktat, et radicalisme) pour dénoncer un manichéisme à l’état pur que prône le premier ministre Couillard.

      Son objectif : inciter ce PM à réfléchir aux effets délétères de sa démarche affairiste imbue « des pures travers du néolibéralisme » sur les immigrants et « la vie collective originale » issue « de luttes incessantes qui, depuis quatre siècles, ont été courageusement menées par nos devanciers ».

      Aussi l’invite-t-il à plus de « retenue, de respect et de clairvoyance ».

      Je doute que ce ukase, dont l’approche rejoint celles hier de Durham et, dans un passé récent, de Trudeau-père, soit porteur d’une telle vision.

      Tout porte à penser que cet ukase ait choisi de mettre fin aux rêves des devanciers et de recourir à une main-d’œuvre d’appoint comme le firent les Britanniques à la tête du Bas-Canada en recourant à des stratégies de corruptions comme l’a fait le gouvernement Charest.

      À l’époque des Patriotes, les Britanniques agirent de cette façon pour contrer les liens entre les habitants, ressortissants et immigrants, qui envisageaient instituer une autorité politique à leur image.

      Le gouvernement Couillard, avec ses ministres, agit comme les Britanniques. Et, s’il tient un discours affairiste, c’est principalement pour masquer ses véritables objectifs.

      Pour lire ainsi ces avancées, il suffit de quitter le cadre culturaliste et s’inscrire dans celui des luttes politiques, là où s’activent le PLQ, le PLC et les partis des maires de Montréal et de Québec. Et, en le faisant, il importe de cibler l’essentiel qui est de construire au Québec une autorité politique autre, que seule la création d’un pays permet de faire.

      Ça, monsieur Bouchard, bien qu'il le sache, n'y fait pas écho, préférant des propos humanitaires.

  • Pierre Deschênes - Abonné 17 mars 2016 06 h 06

    Mondialisme débridé

    Philippe Couillard apparaît comme un chantre, un cavalier du mondialisme débridé qui serait né de la dernière pluie, éperonnant son pur-sang canadien en faisant table rase des particularités de l'histoire de son propre peuple dont il semble n'avoir cure, sinon conscience, et qui devraient pourtant être partie inteinsèque des "vraies affaires" dont il se vante de s'occuper - ou de brasser, diront de mauvais esprits.

  • Gilles Donat Beauchamp - Abonné 17 mars 2016 06 h 23

    clairvoyance et bon jugement

    Japprecie le texte de M Bouchard qui nous demontre qu il est capable de se hisser au dessus de la melée et de nous faire reflechir. Nos avons un heritage a proteger et cet heritage est bien fragile.Actuellement nous regrettons ces PM de la trempe de Bourassa ou Levesque qui ont su faire la part des choses avec bon jugement.l Attitude moralisante de Philippe Couillard est tres décevante et non recevable d un PM du Quebec. Ou prend t il ces idees, qui le conseille, alors qu il devrait etre sur la ligne de front pour proteger ce qui nous reste de culture francaise .J espere que M Legault ne lachera pas car il a le coeur a la bonne place et un excellent jugement sur notre sensibilite collective.

  • Christian Montmarquette - Abonné 17 mars 2016 06 h 40

    « L'immigration néolibérale » : Une pouponnière à « cheap labor»

    Je suis d'accord avec la position de Gérard Bouchard sur ce sujet.

    L'immigration telle qu'actuellement menée, si ce n'est carrément malmenée, par les gouvernements néolibéraux, c'est à dire, sans le soutien nécessaire et les ressources appropriées visant une véritable intégration à la société québécoise, ne sert qu'à augmenter la cohorte de travailleurs et travailleuses à bon marché pour le bon plaisir des entreprises et du Conseil du patronat. Une situation socialement malsaine autant pour le Québec que pour les immigrants eux-mêmes.

    Augmenter de la sorte le nombre d'immigrants.tes, sans s'assurer de leur intégration, équivaut à les livrer en pâture à la loi du marché, et qui plus est, en s'attaquant au rapport de force des travailleurs et travailleuses en place, face aux entreprises, en inondant le marché de travailleurs mal intégrés et vulnérables.

    Depuis quelques décennies, la mondialisation néolibérale s'appliquait à mettre en compétition les travailleurs locaux avec les travailleurs d'outremers.

    Il semble malheureusement, que les néolibéraux d'aujourd'hui tentent désormais d'importer directement sur place cette malsaine compétition par une immigration excessive et mal foutue.

    Christian Montmarquette

    .

    • Robert Parthenais - Inscrit 17 mars 2016 18 h 52

      Le néolibéralisme n'est que la forme M. Montmarquette... Le multiculturalisme en est le fond et l'opportunisme politique l'emballage...

      Nous sommes donc en fin de compte devant une idéologie qui est soutenue par une autre idéologie… La forme est en fait autant déconnectée que le fond par rapport au Réel. Une main invisible protégée par une Nouvelle Église qui fait l’apologie de «l’interdiction d’interdire» sous peine d’être accusé de «ne pas accepter l’Autre» ou de « stigmatiser l’Autre»…On ne peut pas être plus coupé du Réel que ça...

      Pour reprendre une réflexion de Robert Poupart ex-recteur à l'université Bishop, le multiculturalisme n’est pas un fait, mais une politique qui vise à gérer une diversité. L’adéquation diversité multiculturalisme est, pour reprendre un mot à la mode et qui sert bien les apôtres du multiculturalisme, un amalgame pernicieux. Au nom du fait de la diversité cet amalgame rend impossible la critique du multiculturalisme. Critiquer le multiculturalisme devient ainsi un obscurantiste déni de réalité. Il n’est plus possible de critiquer le multiculturalisme sans avoir l’air de rejeter la diversité. Regardez bien les vierges offensées réagir à ce que je viens d'écrire en réponse à votre commentaire...

      La diversité culturelle est un fait, une tendance lourde, inévitable et même souhaitable. Après les réfugiés politiques et les migrants, viendront les réfugiés climatiques. Les nombres exploseront. Cela ne fait que commencer. Autant de raisons de discuter les politiques qui nous permettront de faire face à la diversité culturelle, religieuse et idéologique à visière levée, sans dogmatisme ni angélisme.

      Comme vous je vois moi aussi le bout du nez du néolibéralisme dans tout ça mais y'a quelque chose de plus lourd qui se cache derrière ça...Je vous invite à regarder ça autant avec votre coeur que votre tête... YIN YANG ! Soyez taoiste M. Montmarquette !

    • Christian Montmarquette - Abonné 18 mars 2016 11 h 23

      « Le néolibéralisme n'est que la forme M. Montmarquette. Le multiculturalisme en est le fond et l'opportunisme politique l'emballage..»-Robert Parthenais

      Je ne suis pas entièrement sourd à vos propos, mais deux éléments à mon avis s'y opposent:

      1) Si le multiculturalisme est le fond et l'emballage l'opportunisme politique.. C'est omettre que la société actuelle, tout comme la majorité des partis politiques sont, et de loin, motivés par l'argent, et non par la langue et la culture.

      2) Si le multiculturalisme est le fond et l'emballage l'opportunisme politique.. - Comment alors expliquer les dénvestissements majeurs dans le MRCI pour le soutien à l'intégration des nouveaux arrivants, par un parti comme le Parti québécois tant associé au nationalisme culturel et à la défense de la langue?

      À mon avis on ne peut que conclure que les partis néolibéraux tels que le Parti libéral et le Parti québécois, ne font que nous tenir un discours à saveur nationaliste pour mieux berner le peuple, alors que dans les faits, le véritable intérêt qui les motivent, est celui de plaire aux entreprises pour s'assurer de leur appui financier illicite comme vient de le démontrer les récentes arrestations de l'UPAC.

      Le véritable ennemi du peuple n'est pas le fédéralisme, c'est le capitalisme. Se faire exploiter dans un pays ou dans une province, ne changera que la couleur du drapeau.

      Christian Montmarquette

      .

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 mars 2016 09 h 16

      «Le véritable ennemi du peuple c'est le capitalisme.»
      Où ais-je déjà lu ça ailleurs ? Attendez que je me souvienne... Ça fait tout de même quelques années... Je crois me souvenir que ça commence par Marx… et Lenn... quelque chose. Et que dans ce pays où ces préceptes ont été soutenus, les résultats ne sont pas probants et que les seuls qui font encore du profit sont les mafias.

      Que quelques «radicaux» survivent «en marge» de la société est inévitable, mais je ne serai pas de ceux qui les mettront au «pouvoir». Voyez ce que je veux dire ?

      Il est évident qu’on peut se plaindre du système actuel, mais je préfère pouvoir m’en plaindre que de ne pas y avoir droit du tout.

      Heureusement, 90% de la population qui vit sous ce «régime» semble être d’accord avec moi. On n’est peut-être pas en «grosse voiture», mais on n’est pas «à pied».

      Quelle belle phrase que celle qui dit «Le Capitalisme est l’Homme profitant de l’Homme et le Communisme est son contraire».

      De ce «peuple», j’aimerais qu’on me «définisse» qui est «ce peuple» tellement opprimé ? Ceux qui participent ou ceux qui ne participent pas ? Ceux qui ont l’épaule à la roue ou ceux qui ont la main tendue ?

      Personnellement, je n’ai jamais apprécié me faire sentir «victime», ce n’est pas dans ma nature ni dans mon «historique personnelle». Ayant œuvré 45 dans le domaine de la construction, j’espère que vous comprendrez que je n’entrerai pas dans le domaine de la «démolition».

      Bonne journée.

      PL

    • Robert Parthenais - Inscrit 19 mars 2016 19 h 23

      1/2

      Intéressant M. Montmarquette...

      Et si, en pensant toujours au PLQ, on s'amusait en inter-changeant la forme et le fond et en dissimulant le tout derrière l’emballage soit l'opportunisme... Idéologie pour idéologie les deux choses sont de toute manière pour moi déconnectées du Réel… De fait, ça ne change pas grand-chose à l’analyse.

      Ça viendrait définitivement régler votre deuxième élément... La forme devenant le multiculturalisme, le stupide désinvestissement dans le MRCI proviendrait nécessairement du fond (le néolibéralisme se foutant éperdument des «petits et perdants» de ce monde)...

      Pour ce qui est de votre premier élément, je suis tout à fait d’accord avec vous! Mais admettons qu’en relativisant l'affaire, le PLQ est particulièrement champion en matière de wedge politics…

    • Robert Parthenais - Inscrit 19 mars 2016 19 h 23

      2/2

      Mais parlons de QS là-dedans… Son fond? Sa forme? Son emballage? Peut-on s’entendre sur l’idée que la haine de l’occident constitue son fond et que sa forme est dessinée dans le progressisme… Ça devient plus subtil pour ce qui de l’emballage… Mais si on admet que son fond est en grande partie construit sur la haine de l’occident, j’ai tendance à voir le multiculturalisme comme une dimension importante de son l’emballage… Le multiculturalisme religieux particulièrement… Étant lui aussi réfractaire à l’occident et sa modernité, ils se rejoignent étrangement mais tout de même naturellement sur le fond…

      Et c’est là que je deviens plus critique de votre parti. J’aime beaucoup sa forme mais c’est le fond et son emballage qui me dérangent… La pensée occidentale n’est certes pas blanche comme neige monsieur Montmarquette. Elle contient certes ses grandeurs et misères…Mais une culture qui laisse dans son sillon une pensée occidentale de type «dans la vie il y a des gagnants et des perdants» vaut-elle à cet effet mieux qu’une de type religieuse où «dans la vie il y a des bons et des mauvais»? Quoique je rêve à une société où le monde de pensée en sera un de type «dans la vie il est possible de s’organiser pour que les plus grands gagnants de ce monde le soient un peu moins et que les plus perdants le soient un peu plus», la pensée occidentale me semble toutefois plus avancée et prometteuse que celle religieuse… Oui à l’ouverture mais jamais au détriment de l’évolution…