Le plan de match de Martin demeure flou

Ottawa - Il faudra attendre encore un peu, c'est-à-dire au dépôt du budget, pour obtenir des détails sur le plan de match de la nouvelle équipe Paul Martin. Le premier ministre a bien prononcé son allocution hier, qui se veut en général une réponse plus détaillée du discours du Trône, mais les détails, justement, n'étaient pas au rendez-vous. Tout au plus a-t-on eu droit à l'annonce de deux petites initiatives aux contours encore très flous destinées aux jeunes.

L'opposition a profité de ce vide pour poursuivre son propre ordre du jour: le Parti conservateur, en jetant de l'ombre sur l'intégrité de Paul Martin, le premier ministre-homme d'affaires, le Bloc québécois et le NPD, en mettant en doute sa vocation progressiste.

Toutes les questions du Parti conservateur ont en effet porté sur l'énorme différence entre le montant des contrats que le gouvernement avait dit avoir accordés à la compagnie de M. Martin (137 000 $) et leur valeur réelle (161 millions). «Ce chiffre était de toute évidence incorrect. Le premier ministre devait savoir qu'il était incorrect. Il aurait pu parler l'année dernière, mais il est resté silencieux», a lancé Grant Hill, qui agit à titre de chef intérimaire pendant la campagne au leadership conservateur. «Pourquoi le premier ministre est-il resté silencieux? Pourquoi n'a-t-il pas offert la vérité plus tôt?»

L'histoire remonte à 2002. Un député de l'Alliance canadienne avait demandé au gouvernement libéral de compiler la valeur des contrats accordés par Ottawa à Canada Steamship Lines et ses filiales, la compagnie de Paul Martin. La réponse, offerte cet automne (alors que M. Martin ne siégeait plus au cabinet et n'était pas encore premier ministre): 137 000 $. Puis, la semaine dernière, le gouvernement s'est ravisé en offrant volontairement un nouveau chiffre: 161 millions, soit 1175 fois plus.

Depuis, l'opposition se demande comment une telle différence a pu être possible et, sans attendre la réponse, l'attribue à un manque de transparence du nouveau premier ministre. Hier, le PC a enfoncé davantage encore le clou en relevant une erreur de 20 000 $ dans les nouveaux chiffres du gouvernement. «Nous avons ici un premier ministre qui dit à la population canadienne: faites-moi confiance! Faites-moi confiance à propos du discours du Trône, a résumé M. Hill. Il a déjà demandé qu'on le juge dans le futur sur la base de ce qu'il a fait dans le passé. Cette confiance est très importante pour le public canadien.» M. Martin a offert à l'opposition d'inviter la vérificatrice générale à se pencher sur la question si elle le désirait.

Notons que la majeure partie des contrats accordés à CSL et ses filières (82 millions) l'a été avant 1993, soit avant l'arrivée des libéraux au pouvoir. CSL a obtenu 45 millions en contrats pendant les neuf années où M. Martin a été ministre des Finances, puis une autre tranche de 32,9 millions depuis son expulsion du cabinet en 2002. Paul Martin a cédé son entreprise à ses trois fils en 2003.

Du côté du Bloc québécois et du NPD, on n'en avait que pour le manque d'engagement dans le discours du Trône envers la santé. Le Bloc se demande entre autres pourquoi on a accordé aux municipalités un congé de TPS et pas aux hôpitaux. «Le premier ministre affirme, dans le discours du Trône, que les municipalités ont besoin d'un financement stable et récurrent pour assumer leurs responsabilités, a rappelé le député Réal Ménard. Le premier ministre ne convient-il pas que c'est la même chose en santé, que le système a aussi besoin d'un financement stable et récurrent [...] et que le remboursement complet de la TPS aurait été un premier pas concret vers cet objectif?»

Pour toute réponse, le gouvernement a rappelé l'entente de cinq ans signée l'année dernière avec les provinces leur accordant une somme que les libéraux évaluent à 34,8 milliards en plus du «bonus» de deux milliards confirmé vendredi dernier. «Si cela n'est pas important comme financement, je ne comprends pas d'où le Bloc peut tirer des ambitions plus élevées», a répliqué le ministre de la Santé, Pierre Pettigrew.

Au NPD, on aurait voulu que le gouvernement se commette envers le rapport final de la Commission Romanow sur le renouvellement des soins de santé au Canada. Le rapport Romanow parlait non seulement d'augmenter le financement fédéral en chiffres absolus, mais aussi sa part de la facture totale à 25 %. Elle est plutôt de 16 % à l'heure actuelle.

Paul Martin a dit être en faveur du rapport Romanow mais a ajouté que, s'il fallait combler cet écart de financement, il faudrait considérer le rapport dans son entier. Le rapport faisait la promotion, entre autres, d'un financement conditionnel à l'établissement de certains programmes et de certaines réformes.

Discours du Trône, prise 2

Bien que le discours de Paul Martin hier ressemblait étrangement à un second discours du Trône, avec son lot de voeux pieux et de grands principes généraux, il a eu droit à une longue ovation de ses troupes même si environ 25 députés étaient absents pendant sa présentation. Au nombre des invisibles, notons les ex-ministres Sheila Copps, John Manley et Martin Cauchon (ce dernier était à Montréal pour annoncer son retrait de la politique).

M. Martin a profité de son allocution pour faire quelques petites annonces. Le projet de loi permettant la vente de médicaments génériques aux pays en développement pour combattre des pandémies comme le sida sera rebaptisé «Loi de l'engagement de Jean Chrétien envers l'Afrique» pour rendre hommage à celui qui l'a le premier introduite.

Deux mesures à l'endroit des jeunes sont aussi annoncées. Un nouveau programme, «Corps Canada», destiné aux jeunes voulant travailler à l'étranger, sera créé. Le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, a tout au plus expliqué que le gouvernement voulait rapatrier sous un même toit tous les programmes qu'il finance déjà à cet effet.

Enfin, en matière d'aide aux étudiants, Paul Martin a annoncé l'octroi d'un «bon d'apprentissage» pour chaque enfant né dans une famille à faible revenu afin d'inciter leurs parents à épargner pour leurs études post-secondaires. Il n'a pas été possible d'avoir de détails sur le fonctionnement de ces bons ni le budget qu'y consacrerait Ottawa.