Bilan de santé inquiétant chez les enfants du Nunavik

Jacques Boissinot Presse Canadienne - Une fillette de Kuujjuaq photographiée en avril 2002 à l’époque de la signature d’une grande entente de développement entre Québec et les Inuits. Un rapport fait état de sérieux problèmes de santé chez l
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Presse Canadienne - Une fillette de Kuujjuaq photographiée en avril 2002 à l’époque de la signature d’une grande entente de développement entre Québec et les Inuits. Un rapport fait état de sérieux problèmes de santé chez l

Le taux de mortalité chez les enfants inuits de moins de cinq ans est cinq fois plus élevé que celui des petits Québécois, et les nouveau-nés du Nunavik sont beaucoup plus nombreux à souffrir de détresse respiratoire, de malformations congénitales diverses ou de graves problèmes d'audition.

Tel est le troublant bilan de santé dressé par la Direction de la santé publique de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik sur l'état de santé des jeunes enfants vivant dans le Grand Nord québécois. Selon ce rapport, déposé l'automne dernier, on constate même, depuis les dix dernières années, une dégradation de certains indicateurs de santé chez les enfants inuits, dont les causes demeurent toutefois difficiles à cerner.

Depuis 1996, chez les nouveau-nés, on observe un taux de réhospitalisation après la naissance deux fois plus élevé dans les villages du Grand Nord que dans le reste du Québec, ainsi qu'une incidence élevée du syndrome de détresse respiratoire. Le syndrome de la mort subite du nourrisson et la réhospitalisation reliée aux maladies de l'appareil respiratoire sont aussi à la hausse.

«À la naissance, les bébés sont en bonne santé. C'est après que ça se dégrade. Pour ce qui est des problèmes respiratoires, il y a plusieurs hypothèses, dont la sécheresse dans les maisons et le tabagisme élevé qui fait que les enfants sont exposés à la fumée pendant la grossesse et après la naissance», a précisé Serge Déry, directeur de la Santé publique au Nunavik et l'un des auteurs du rapport. Ce dernier soutient que la proportion de fumeurs dans la population inuite atteint 70 %.

Il se pourrait aussi que des pratiques médicales différentes, favorisant l'admission rapide à l'hôpital, influencent à la hausse l'écart noté entre le Nunavik et le Québec, ajoute-t-il.

Plus inquiétant, le rapport fait aussi état d'un taux «élevé» d'anomalies congénitales, notamment en ce qui a trait aux fissures palatines avec bec-de-lièvre. Les chiffres témoignent même d'un taux d'anomalies à la naissance près de dix fois plus élevé au Nunavik qu'au Québec. Toutefois, la population peu nombreuse ainsi que la rareté relative de certaines anomalies font en sorte que certains chiffres doivent être interprétés avec prudence, précise M. Déry.

«C'est vrai que le taux global de malformations est élevé, mais les causes sont difficiles à déterminer compte tenu des petits nombres en jeu. Il y a toutes sortes de causes possibles, dont les infections, le manque d'acide folique ou la consommation d'alcool», soulève M. Déry.

Le rapport souligne toutefois clairement la possibilité d'un lien entre la consommation d'alcool et certains des problèmes de santé observés.

«Il semble donc que les problèmes de santé des enfants soient ultérieurs à la naissance et qu'ils résultent, en bonne partie, des conditions auxquelles le bébé est exposé après l'accouchement, même si on ne peut éliminer totalement les effets subséquents sur la santé du nouveau-né exposé à l'alcool, au tabac et à certains contaminants», dixit le rapport.

En 1992, certaines études ont montré que de 25 à 30 % des femmes du Grand Nord en âge de procréer consommaient de l'alcool de façon importante, notamment en cours de grossesse, ce qui laisse présager une fréquence «non négligeable» du syndrome d'alcoolisation foetale (SAF).

D'autres problèmes affectent aussi les enfants d'âge préscolaire, dont le taux global de mortalité demeure pas moins de cinq fois plus élevé que celui des petits Québécois et le taux d'hospitalisation, deux fois et demie plus élevé. On s'inquiète notamment des problèmes importants d'audition, qui font que jusqu'à 30 % des enfants de la maternelle échouent au test d'audition.

Selon Serge Déry, cette situation découle d'un problème d'otites à répétition dont souffrent plusieurs enfants. Pas moins de 15 % des enfants de la maternelle résidant dans les villages de la baie d'Ungava ont d'ailleurs le tympan perforé par des otites chroniques. «C'est un problème complexe, mais qui semble en partie relié à la promiscuité vécue dans les maisons, qui favorise la transmission des infections, notamment des infections respiratoires», explique ce dernier.

Sur d'autres points toutefois, la santé des jeunes Inuits s'améliore, notamment en ce qui a trait à la prise en charge de certaines maladies infantiles, comme la rougeole, qu'on a quasiment réussi à éradiquer grâce à la vaccination. On y observe aussi moins de bébés présentant un retard de croissance utérine.

«Le taux de mortalité infantile au Nunavik, bien qu'ayant diminué de près de 12 % sur une période de huit ans, est toujours quatre fois supérieur à celui du Québec avec sept cas en moyenne par année. En fait, durant la même période, le taux québécois s'est amélioré de 20 %», nuancent toutefois les auteurs.

Alors que le Nunavik vit une explosion démographique sans précédent, le poids démographique des jeunes enfants croît sans cesse dans la population générale. Passée de 4800 individus en 1981 à plus de 10 000 en 2002, la population du nord du Québec se compose aujourd'hui de 15 % d'enfants âgés de moins de cinq ans. Le taux de fécondité des femmes inuites atteint d'ailleurs 3,6 enfants par femme, comparativement à 1,6 pour les femmes québécoises.

Selon Serge Déry, le manque de logements, qui entraîne une promiscuité importante dans les habitations, n'est pas étranger à plusieurs des problèmes de santé observés chez les enfants.

«Il y a ici un manque criant de logements, qui fait souvent que trois générations cohabitent sous le même toit. Cela est propice non seulement à la transmission des infections, mais aussi à l'éclosion d'autres problèmes sociaux, comme la violence conjugale», note ce dernier.