Perspectives: Un plan en trois temps

Un discours du Trône est toujours un étrange mélange de généralités, de déclarations d'intention et d'engagements plus précis. Celui d'hier — le premier du gouvernement Martin — n'y a pas échappé malgré la promesse de faire différent.

On a ainsi eu droit à une répétition de multiples promesses faites durant la campagne au leadership — sans vraiment plus de détails. Plusieurs initiatives ne sont que l'amélioration ou l'accélération de mesures existantes ou, même, le dépôt de projets de loi morts au feuilleton. Aucune nouvelle mesure législative n'a été évoquée hier. Que du réchauffé. Quant à la réforme parlementaire promise depuis des lustres, elle ira de l'avant, mais les détails seront connus plus tard cette semaine.

Le discours d'hier n'était, de toute façon, que la première étape d'une opération en trois temps. La seconde sera le budget et la troisième, le déclenchement des élections attendues ce printemps. Et tout ce qu'a fait Paul Martin hier, c'est de se garder des munitions pour ces deux épisodes, tout en vidant son chargeur dans au moins deux dossiers, c'est-à-dire ceux capables de lui attirer des appuis précieux. C'est le cas du financement des villes et de l'aide financière aux étudiants.

Dans le premier cas, cela facilite la tâche des libéraux qui tentent de recruter des candidats-vedettes parmi les maires. Dans le second, ça désamorce pour un temps la grogne qui sévit parmi les étudiants, ceux en âge de voter et prompts à se mobiliser.

Dans presque tous les autres dossiers, en particulier celui des relations fédérales-provinciales, il sera impossible de juger de la bonne foi d'Ottawa avant le budget ou les élections. Paul Martin se montre toutefois insistant sur le changement de ton dans les rapports d'Ottawa avec les provinces. «Les champs de compétence doivent être respectés», a lu la gouverneure générale.

À chaque fois que le discours évoquait un dossier où on pouvait accuser Ottawa d'ingérence, on se faisait un point d'honneur d'ajouter que le fédéral travaillerait de concert avec les provinces. Qu'il s'agisse du transfert aux villes d'une portion de la taxe sur l'essence, de la réforme des prêts et bourses, de l'élaboration d'un plan de mise en oeuvre du protocole de Kyoto... Des dossiers ayant tous en commun d'exiger beaucoup de temps et donc de rendre impossible tout jugement.

Même chose pour la santé, la première préoccupation des Canadiens et LE sujet incontournable pour tout gouvernement qui prétend prendre le pouvoir. Le dossier est explosif, les provinces trouvant qu'Ottawa n'apporte pas sa juste contribution. Mais voilà, la conférence des premiers ministres de la semaine dernière a permis de repousser à l'été prochain les discussions sur le financement fédéral. Voilà donc un sujet controversé de moins pour les élections.

Paul Martin s'est fait avare de détails, mais devrait en offrir davantage aujourd'hui lorsqu'il livrera sa réponse au discours du Trône. (Ce serait le cas en matière d'économie, et il faut l'espérer, car cette section du discours était un modèle de platitude.) En fait, nous a-t-on prévenus, le premier ministre se serait gardé les meilleurs morceaux.

Mais son entourage avait aussi créé quelques attentes à la veille du discours du Trône, entre autres pour les autochtones, les handicapés, les enfants. Mais au-delà de l'engagement de discuter avec les Premières Nations du litigieux sujet de la gouvernance des bandes indiennes, on était en droit de rester sur sa faim sur tous les fronts.

Le budget sera le véritable premier test de la bonne foi de M. Martin. On saura alors si la Défense a vraiment droit à plus de ressources. Selon le discours du Trône, il faut «absolument» la doter de «moyens efficaces». On ne mentionne pourtant que deux programmes d'achat d'équipements déjà en cours et pour lesquels les fonds ont été prévus, soit le remplacement des hélicoptères SeaKing et l'achat de véhicules blindés légers.

Même scénario pour ce qui est des programmes d'infrastructures et d'aide aux garderies. Le gouvernement affirme vouloir accélérer ses investissements dans ces programmes, mais il ne dit pas à quel rythme. Le budget sera tout aussi révélateur sur la volonté du gouvernement de mettre en oeuvre le protocole du Kyoto. Le discours n'en soufflait mot hier, mais Paul Martin a déjà parlé d'utiliser le profit de la vente des parts fédérales dans Pétro-Canada pour investir dans les technologies vertes. Les minorités francophones, qui craignent qu'on ampute les fonds de la nouvelle politique des langues officielles, devront attendre le budget pour avoir une réponse.

D'autres questions devront attendre après les élections pour obtenir une réponse. En matière de politique étrangère, par exemple, le discours précise que la révision conjointe des politiques étrangère, commerciale, de défense et d'aide internationale sera achevée à l'automne et soumise ensuite à un examen en comité parlementaire. On évite donc de prendre des engagements trop compromettants à la veille des élections, se contentant de souhaiter une relation «plus avisée» avec les États-Unis et la tenue de discussions pour renforcer la sécurité continentale. Pas un mot sur le bouclier antimissile qui, soit dit en passant, doit faire l'objet d'une décision... après les élections.

Le milieu culturel, qui ne s'attendait à rien, a appris, lui, que «le gouvernement travaillera avec les parlementaires à moderniser» les politiques et institutions culturelles fédérales, un projet dont n'a jamais parlé Paul Martin. La nouvelle est d'autant plus étrange que la ministre du Patrimoine, Hélène Scherrer, n'a droit à aucun secrétaire parlementaire pour l'aider, elle qui doit en plus coprésider la campagne électorale libérale. Encore une fois, rendez-vous après les élections pour plus de précisions.
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 3 février 2004 16 h 35

    Le roi dit: après les élections!

    Belle analyse de madame Cornellier qui nous fait constater que le peuple devra faire comme les vaches et regarder passer le train!

    Le bon peuple Québécois serait bien plus avisé à donner son appui au Bloc Québécois car les autres partis sont soit trop à droite, soit trop centralisateur (NPD).

    Ainsi le Québec mintiendrais le pieds sur le frein quand à d'éventuels empiètements, à l'élargissement de la voie maritime, aux subventions aux pétrolières (sables bitumineux extras polluants) et aux 4 milliards investis à l'aéroport de Toronto pendant que l'on ferme Mirabel!

    Quatre bonnes raisons pour ne pas voter Libéral. Ha! il y en a une autre: le pillage de la caisse de l'assurance-emploie! Et des tas d'autres comme le suggère madame Cornellier.