La révolte du «mouton noir» de l’UQAM

L’UQAM envisage une certaine décentralisation de ses facultés.
Photo: Jean Gagnon / CC L’UQAM envisage une certaine décentralisation de ses facultés.
La menace de séparation de l’École des sciences de la gestion (ESG) ébranle l’Université du Québec à Montréal (UQAM), déjà aux prises avec des difficultés financières, une baisse des inscriptions de 10,8 % et une image entachée par les grèves étudiantes. Retour sur le conflit de valeurs entre l’université « rebelle » et son école de gestionnaires bien sages. Et ambitieux.
 

Le projet était visionnaire. Il y a plus de 30 ans, avant même la naissance d’Internet, le géant américain AT&T était prêt à investir à Montréal dans une école des technologies de l’information. L’école devait prendre naissance dans ce qui était alors le Département des sciences administratives de l’Université du Québec à Montréal. L’initiative a toutefois échoué à cause d’un différend avec l’université.

L’UQAM aurait hésité à l’époque à s’associer avec l’entreprise américaine pour éviter de compromettre l’indépendance de ses chercheurs. La lourdeur de la bureaucratie universitaire aurait aussi nui au projet. Une belle occasion ratée à cause de la méfiance de l’UQAM envers les « méchants capitalistes », racontent des sources proches de l’ESG qui se souviennent de l’épisode.

Plus de trois décennies plus tard, la frustration provoquée par cet échec se fait encore entendre dans les couloirs du pavillon tout récent qui abrite l’École des sciences de la gestion, rue Sainte-Catherine, au centre-ville. L’ancien « département » a changé de nom et est devenu une grande « École » qui joue le rôle d’une locomotive pour l’UQAM. Mais l’École de gestion se sent toujours aussi à l’étroit dans la structure rigide de l’UQAM.

« L’incompatibilité culturelle, stratégique et économique entre l’École des sciences de la gestion et l’UQAM ne date ni d’hier ni de sa dernière grève et de ses saccages publics. Elle date d’au moins 30 ans », indique Robert Poupart, qui était directeur du Département des sciences administratives de l’UQAM lors de l’échec de l’entente avec AT&T.

C’était en 1985. Et 31 ans plus tard, il constate que rien n’a changé. L’ancêtre de l’école de gestion de l’UQAM affichait déjà une volonté d’autonomie qui a toujours donné lieu à des tensions avec la direction de l’université. Bref, il y a trois décennies, l’UQAM et son école de gestion vivaient déjà les mêmes déchirements qu’en 2016.

Conflit de valeurs

« L’UQAM et l’ESG ont des cultures très différentes. Il existe un conflit dans les valeurs véhiculées par les deux marques », dit Mélanie Dunn, présidente et chef de la direction de l’agence Cossette au Canada.

La gestionnaire sait de quoi elle parle : elle a obtenu un diplôme de l’ESG en 1996. Sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, la spécialiste du marketing rappelle que l’UQAM est réputée pour l’enseignement des sciences humaines et sociales, tandis que l’ESG enseigne le commerce. Les contestataires d’un côté, les capitalistes de l’autre.

Les étudiants de l’ESG n’embarquent généralement pas dans les mouvements de grève ou de protestation lancés par les six autres facultés. Les deux communautés se regardent de travers : « On a toujours été les capitalistes, les méchants, les profiteurs », dit une source à l’ESG.

Au-delà de cette apparente opposition, il est normal qu’une organisation cherche à se doter d’une image forte, explique Mélanie Dunn. « Une identité claire, un ADN très fort aident à développer le sentiment d’appartenance et la fidélisation. Je ne sais pas à quel point les étudiants de l’ESG deviennent des porte-étendards de la marque, pendant et après leurs études », dit-elle.

L’École a déjà sa propre marque de commerce, a expliqué la semaine dernière au Devoir le doyen Stéphane Pallage — avant d’être réduit au silence par l’administration du recteur Proulx. Les grosses lettres rouges « ESG » sont devenues le symbole diffusé partout dans le monde par l’école de gestion de l’UQAM.

Une question de fric

La source du conflit entre les deux organisations, le nerf de la guerre, c’est d’abord l’argent. L’ESG a de l’ambition : l’École donne des cours de gestion en trois langues dans 12 pays répartis sur trois continents, de la Chine au Vietnam en passant par le Pérou, le Cameroun, la Pologne et la France.

C’est une véritable entreprise de 300 professeurs et 300 chargés de cours qui génère des revenus annuels de plus de 100 millions de dollars. L’ESG estime retourner entre 10 et 13 millions par année à l’UQAM. Les doyens des six autres facultés de l’UQAM l’ont souligné cette semaine : la séparation de l’ESG serait catastrophique pour l’université de 42 000 étudiants. L’École de gestion génère plus de 25 % des revenus et 30 % des étudiants de l’université. Bref, c’est un énorme morceau.

Pas étonnant que la direction de l’UQAM ait rappelé à l’ordre le doyen de l’ESG dans un entretien privé cette semaine. Stéphane Pallage s’est fait dire de mettre fin à sa campagne publique pour l’autonomie de l’ESG. « L’intégrité de l’UQAM, constituée de six facultés et d’une École, est fondamentale. Il ne saurait être question de la compromettre de quelque manière que ce soit », ont écrit Lise Bissonnette, présidente du conseil d’administration, et le recteur Robert Proulx dans un message à la communauté de l’UQAM.

En entrevue au Devoir, les deux têtes dirigeantes ont souligné leur ouverture à décentraliser toutes les facultés : c’est même écrit dans le plan stratégique de l’UQAM, adopté le mois dernier ! Le problème, c’est que l’UQAM en a déjà plein les bras avec des coupes de budget incessantes depuis trois ans. Les dirigeants de l’université doivent gratter les fonds de tiroir pour trouver 12,5 millions de dollars d’ici la fin de l’année financière, le 31 mars.

Robert Proulx et Lise Bissonnette ont hâte de rencontrer la ministre Hélène David, nommée à l’Enseignement supérieur lors du remaniement cette semaine, pour l’implorer d’augmenter le financement des universités.

Plan A et plan B

La fameuse décentralisation profiterait pourtant à toutes les composantes de l’UQAM, insiste l’ESG. L’Université de Sherbrooke distribue ainsi des budgets ouverts à toutes ses facultés, depuis plusieurs années, sans que ça freine la cohésion de l’établissement, plaide l’École de gestion.

En gérant pleinement ses budgets, l’ESG pourrait par exemple investir dans les cours en ligne, indique le plan stratégique de l’École. L’UQAM a pris du retard dans l’enseignement par courtes capsules vidéo, par exemple. S’il comprend mal du premier coup, l’étudiant n’a qu’à rejouer la vidéo ou à joindre son professeur par téléphone ou par courriel.

La promotion de l’ESG à l’étranger fait aussi partie des priorités du plan stratégique. L’UQAM est peu présente dans les foires universitaires, notamment en Asie, et l’ESG affirme avoir un mode de promotion distinct du reste de l’université. Plus de 600 étudiants étrangers fréquentent l’ESG chaque année.

Frustrée par la Fondation de l’UQAM, l’ESG a déjà envisagé de lancer sa propre campagne de financement, mais les relations entre les deux organisations se sont améliorées. Ça n’empêchera pas le doyen de l’ESG de lancer d’ici un mois une consultation sur l’indépendance de l’École.

Le « plan A » est de rester au sein de l’UQAM, mais Stéphane Pallage n’hésitera pas à mettre en marche le « plan B » — un référendum du 20 au 26 avril sur la séparation en bonne et due forme. L’ESG deviendrait une composante du réseau des Universités du Québec, comme l’École nationale d’administration publique (ENAP), l’Institut national de recherche scientifique (INRS) ou l’École de technologie supérieure (ETS).

L’UQAM est forte et résiliente, a affirmé Lise Bissonnette. L’université devra le démontrer dans les prochaines semaines.

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