Au tour des Kurdes d'être visés

Bagdad — L'offensive tous azimuts lancée par les forces hostiles à la coalition à l'occasion de l'Aïd al-Adha, la fête musulmane du Sacrifice, a fait plus de 70 morts ce week-end. Un bilan qui ne cessait de monter au fil des heures alors que le secrétaire adjoint américain à la Défense Paul Wolfowitz commençait sa troisième visite à Bagdad.

Craignant des attentats, les autorités irakiennes avaient déployé d'exceptionnels renforts de police pour que la fête du Sacrifice se déroule sans encombre. Après l'ONU, la Croix rouge internationale et les Chiites frappés dans leurs lieux saints, ce sont cette fois les Kurdes, dont les principaux partis ont appuyé l'intervention américaine en Irak, qui paient le plus lourd tribut à la violence.

C'est à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, qu'ont eu lieu les attentats les plus meurtriers. Deux kamikazes chargés d'une ceinture d'explosifs sont entrés dans les locaux des deux principaux partis kurdes, l'UPK (Union patriotique du Kurdistan) de Jalal Talabani et le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani, où ils se sont donné la mort au milieu de militants venus présenter leurs voeux à l'occasion de la fête.

En fin de soirée, un responsable kurde faisait état d'au moins 56 tués. Un autre évoquait quelque 200 blessés dans les hôpitaux devant lesquels se sont massées des foules de parents inquiets. «Nous disons aux ennemis du Kurdistan et de l'Irak qu'ils ne porteront pas atteinte à l'unité du peuple irakien et aux revendications des Kurdes en faveur d'un État fédéral», a déclaré Massoud Barzani dans un communiqué. Un porte-parole de la coalition, s'exprimant au nom de l'administrateur américain en Irak Paul Bremer, a fait part de «l'indignation» de celui-ci. «Nous trouverons, capturerons et traduirons en justice les responsables de ces attaques et ceux qui les ont aidés», a déclaré Dan Senor.

Selon un responsable du PDK, le gouverneur de la province, Akram Mentem, a été tué ainsi que le numéro trois de cette formation, Sami Abdel Rahmane, et un membre du bureau politique, Saad Abdallah. La mort de Shahwan Abbas, membre de la direction de l'UPK, a de son côté été annoncée par un porte-parole de l'UPK. Ce dernier a accusé «les partis extrémistes, terroristes, islamistes d'être derrière cette tragédie».

Collusion

Cette accusation semble viser Ansar el-islam, une petite formation liée à al-Qaïda, qui s'était installée dans une petite enclave au nord-est du Kurdistan, avant d'être chassée par les forces américaines au printemps 2003. Mercredi, Jalal Talabani avait accusé Ansar el-islam et al-Qaïda d'être à l'origine des attentats commis en Irak et menacé de leur «couper la main» s'ils se montraient au Kurdistan. L'implication d'Ansar el-islam est plausible. S'il est difficile aujourd'hui pour des Arabes d'agir au Kurdistan, arc-bouté sur sa revendication de faire de l'Irak un État fédéral, cela l'est moins pour les combattants de cette formation qui, eux, sont Kurdes.

Jusqu'à présent, les islamistes kurdes, qui ont choisi le jihad contre les formations nationalistes qu'ils accusent de collusion avec les États-Unis, étaient le plus présents dans le Nord-Est, la région contrôlée par Jalal Talabani, où la frontière qui jouxte l'Iran est la plus incontrôlable et où ils bénéficient du soutien de nombreux citoyens fatigués de l'autoritarisme du chef kurde.

C'est la première fois que des attentats sont commis dans une foule par des kamikazes ayant revêtu une ceinture d'explosifs. La généralisation de ce type d'actes pourrait semer la panique dans la population, déjà rudement éprouvée par les explosions devenues classiques de voitures bourrées d'explosifs conduites par des commandos suicide ou les tirs nocturnes de mortiers. Les fêtes religieuses sont devenues un moment d'action privilégiée de ces groupes terroristes. Lors de la fête du Ramadan, une série d'attentats coordonnés avaient fait 35 morts à Bagdad.

La violence gagne du terrain

Dans le sud du pays, au moins cinq personnes ont été tuées par une explosion dans un dépôt de munitions dans la nuit de samedi à hier, a-t-on appris auprès de la coalition.

À Balad (75 km au nord de Bagdad), un soldat américain a été tué et 12 autres ont été blessés hier dans une attaque à la roquette contre une base américaine, selon un porte-parole militaire américain. Les forces américaines ont arrêté douze hommes et quatre femmes après l'attaque, selon la même source.

À Kirkouk (nord), où les forces de sécurité s'étaient déployées en force à l'occasion de l'Aïd Al-Adha, quatre policiers irakiens ont été blessés par une grenade, selon la police.

Trois Irakiens ont été tués, 35 capturés et de nombreuses armes saisies au cours d'une opération américaine de trois jours à Baïji, à 200 km au nord de Bagdad, qui s'est terminée hier, a indiqué une porte-parole militaire.

Sur le plan politique, le Conseil de gouvernement transitoire doit entamer sous la présidence de Mohsen Abdel Hamid, un islamiste sunnite, l'examen de la loi fondamentale qui régira le pays durant la période intérimaire, de juin 2004 à décembre 2005.