Radio-Canada se défend de museler ses journalistes

Radio-Canada se défend de museler ses journalistes en les empêchant de « tweeter » à propos du procès de Jian Ghomeshi, cet ex-animateur vedette de la CBC dont le procès pour agressions sexuelles a commencé lundi à Toronto.

Dans une note interne envoyée dimanche à tous les employés du diffuseur public, et dont Le Devoir a obtenu copie, Radio-Canada a écrit que « seuls les journalistes qui couvrent le procès pourront tweeter ».

Le retweetage, soit le partage de tweets envoyés par d’autres, est lui aussi proscrit, lit-on dans le courriel signé par la rédactrice en chef des services français, Marie-Paul Rouleau.

La direction, cependant, a modifié ses directives lundi matin. « Le retweetage sera permis, mais seulement les tweets intégraux des journalistes qui couvrent le procès, sans ajout et sans commentaire », est-il écrit dans un deuxième courriel.

Un procès «hautement médiatisé»

En entrevue au Devoir, le directeur des relations publiques de Radio-Canada, Marc Pichette, a assuré que l’intention du diffuseur public n’était « pas du tout » de faire taire ses journalistes. 

« Il s’agit d’un procès d’intérêt public et hautement médiatisé. On veut s’assurer d’avoir la couverture la plus juste et la plus large possible, en respectant trois choses: l’anonymat des victimes, les ordonnances de non-publication et le droit de l’accusé à un procès juste et équitable », a-t-il affirmé.  

Marc Pichette a aussi reconnu que Radio-Canada n’a jamais envoyé ce genre de directive à ses employés auparavant. Mais il s’est gardé d’associer la directive au fait qu’un employé du diffuseur public soit au coeur du procès dont il est question. 

Radio-Canada a-t-il alors l’intention d’envoyer ce genre de consignes à ses employés dès qu’un procès est « hautement médiatisé »? « Il n’y a pas un procès qui est pareil », a répondu M. Pichette. 

D’autres victimes possibles

Dans le courriel envoyé aux employés, Radio-Canada avance qu’il est « possible que d’autres femmes veuillent dénoncer monsieur Ghomeshi durant leur procès en alléguant, par exemple, avoir vécu une expérience similaire à celle des présumées victimes ». Puis, le diffuseur prévient ses employés. « Le cas échéant, vous devez consulter les services juridiques avant de publier », peut-on lire. 

Toujours dans la note interne, le diffuseur justifie l’imposition de ces nouvelles mesures en rappelant que « Radio-Canada et CBC sont responsables des propos diffamatoires qui pourraient être postés sur nos sites Facebook en réaction à nos publications même si nous n’en sommes pas les auteurs ».

Le diffuseur a ainsi prévu une veille intensive de ses réseaux sociaux. Les commentaires du public seront donc surveillés toutes les deux heures, et une série de mots seront bloqués afin de ne pas apparaître dans les commentaires. Parmi ces mots, on retrouve les noms des plaignantes, les expressions « ex-employée » et « Il l’a fait », de même que les mots « coupable », « culpabilité », « viol » et « violeur ».

« Avec les médias sociaux, on jugeait nécessaire de prendre ces mesures », a indiqué M. Pichette. 

La direction ébranlée

Jian Ghomeshi, qui animait l’émission de radio Q, a été renvoyé de la CBC le 24 octobre 2014. Le lendemain, l’émission The Fifth Estate, aussi diffusée à CBC, a remis en question la manière dont la direction avait géré la controverse.

L’équipe de Fifth Estate avait notamment révélé que des membres de la haute direction de la CBC avaient été mis au courant d’allégations troublantes à propos de leur animateur vedette. Les confidences d’ex-producteurs de Q, de même que la mise en ligne d’un compte Twitter alléguant que Jian Ghomeshi avait agressé certaines femmes, n’avaient pas fait bouger la direction.

En janvier 2015, deux membres de la direction de la CBC ont été placés en congé forcé pour une période indéterminée.