Québec a incité les opposants à intervenir

Des études commandées par Québec dans le cadre de l'EES portant sur Anticosti mettent en lumière des risques financiers et environnementaux significatifs liés à l’exploitation de pétrole et de gaz sur l’île. 
Photo: Mammouth48 / CC Des études commandées par Québec dans le cadre de l'EES portant sur Anticosti mettent en lumière des risques financiers et environnementaux significatifs liés à l’exploitation de pétrole et de gaz sur l’île. 

Décidé à se dissocier complètement de l’exploration pétrolière sur l’île d’Anticosti, le gouvernement Couillard est allé jusqu’à solliciter des appuis de groupes environnementaux et de scientifiques soutenant sa propre position, a appris Le Devoir. Une étape majeure en vue de l’arrêt définitif des travaux, qui doivent en théorie mener à des forages avec fracturation dès l’été prochain.

Selon les informations obtenues auprès de différentes sources bien au fait du dossier, des membres du gouvernement ont contacté des groupes environnementaux clairement opposés à l’exploitation pétrolière et gazière sur Anticosti, et ce, dans le but d’obtenir « des appuis ».

Il faut dire que le premier ministre Philippe Couillard a manifesté son opposition sans équivoque à la poursuite des travaux d’exploration sur l’île, travaux financés majoritairement par des fonds publics de l’État québécois. « Moi, je n’en veux pas de développement des hydrocarbures sur Anticosti », avait d’ailleurs signifié le chef libéral, en décembre dernier.

Les déclarations du premier ministre lui ont toutefois valu des critiques du milieu des affaires, mais aussi de son partenaire dans les travaux, Pétrolia. L’entreprise a ainsi affirmé son intention de faire respecter « intégralement » le contrat qui oblige l’État à investir près de 57 millions de dollars dans la recherche de pétrole et de gaz de schiste sur l’île.

C’est dans ce contexte que Québec a sollicité l’appui de groupes environnementaux, afin que ces derniers offrent des munitions aux libéraux pour qu’ils puissent fermer définitivement la porte à l’engagement de l’État dans l’exploration sur Anticosti.

Le cabinet du ministre de l’Environnement, David Heurtel, n’a pas nié les informations obtenues par Le Devoir. « Nous sommes en lien constant avec l’ensemble des groupes et organismes avec lesquels le ministère fait affaire. Dans le cadre de ces échanges, certains groupes nous ont manifesté leur position sur le dossier de l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures sur l’île d’Anticosti. Nous leur avons mentionné qu’il serait pertinent qu’ils participent au débat public sur la question », a-t-on répondu par écrit, vendredi.

Appui scientifique

Dans la foulée des démarches du gouvernement, Le Devoir a d’ailleurs reçu copie d’une lettre signée par des scientifiques qui appuient la volonté gouvernementale de mettre un terme aux travaux sur l’île, et ce, avant même la réalisation des trois forages avec fracturation prévus pour l’été 2016.

La lettre en question évoque les impacts environnementaux de la fracturation hydraulique sur Anticosti. On y souligne aussi la croissance des émissions de gaz à effet de serre liée à la production d’énergies fossiles. Les signataires font également valoir que la rentabilité économique de ce projet industriel sans précédent dans l’histoire du Québec « est loin d’être démontrée ».

La lettre, initiée par des environnementalistes, a été signée par 24 scientifiques québécois. Parmi ceux-ci, on retrouve le cinéaste et biologiste Jean Lemire, le communicateur scientifique Pierre Chastenay, le cardiologue François Reeves, mais aussi d’autres chercheurs réputés, notamment sur les enjeux environnementaux liés au Saint-Laurent.

La directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’UQAM, Lucie Sauvé, a elle aussi signé cette lettre. Elle admet toutefois avoir hésité. « Je n’étais pas à l’aise, parce que cette demande d’appui émanait du gouvernement et du premier ministre, explique-t-elle. Et ce n’est pas M. Couillard que nous appuyons, mais bien tout le mouvement d’opposition à l’exploitation pétrolière sur Anticosti. J’ai finalement accepté de signer cette lettre parce qu’il s’agit d’un appui significatif à l’opposition au projet sur Anticosti, mais aussi à toute initiative qui vise à stopper le développement des hydrocarbures au Québec. »

Mme Sauvé souligne du même souffle que le rejet de l’exploration pétrolière sur Anticosti ne doit pas faire oublier les autres projets liés aux énergies fossiles au Québec. « Il y a un danger de voir le gouvernement du Québec se dédouaner par rapport à d’autres projets, simplement parce qu’on ne touche pas à Anticosti. Il pourrait bien laisser tomber le projet d’Anticosti pour mieux en appuyer d’autres. »

Elle cite en exemple les projets pétroliers très avancés en Gaspésie, mais aussi les projets de forages dans le golfe du Saint-Laurent, le pipeline Énergie Est ou encore le projet de transport par train vers le port de Belledune, au Nouveau-Brunswick.

Risques financiers

Spécialiste des questions énergétiques, Normand Mousseau a lui aussi signé la lettre. « La question d’Anticosti, pour moi, c’est un peu comme la question des projets de pipelines. Oui, il faut étudier l’aspect environnemental, mais il faut aussi tenir compte de l’aspect économique. Et il clair que le projet Anticosti n’a aucun sens économique. Il n’y a pas moyen de faire assez d’argent pour compenser, par exemple, les impacts environnementaux. »

Il souligne d’ailleurs qu’en tant que partenaire dans Hydrocarbures Anticosti (à hauteur de 35 %), le gouvernement du Québec pourrait être pris pour investir encore des centaines de millions de dollars pour l’exploration, puis pour l’exploitation d’un hypothétique gisement.

Or, des études commandées par le gouvernement Couillard dans le cadre de l’évaluation environnementale stratégique portant sur Anticosti mettent en lumière des risques financiers et environnementaux significatifs liés à l’exploitation de pétrole et de gaz sur l’île. L’étude Avantages et désavantages concurrentiels de l’exploitation des hydrocarbures au Québec, menée par le Canadian Energy Research Institute, soulève carrément des questions sur la rentabilité de l’exploitation. Le document souligne ainsi que le coût de production du pétrole pourrait dépasser les 95,50 $ par baril, ce qui rendrait l’extraction tout simplement non rentable.

Qui plus est, l’étude insiste sur les coûts élevés des infrastructures qui seraient nécessaires pour exploiter le pétrole et le gaz. À titre d’exemple, le transport du gaz de schiste supposerait à lui seul des dépenses estimées entre sept et dix milliards de dollars.

Il importe en outre de souligner que la décision sur une éventuelle exploitation, avec ce que cela comporte d’investissements, pourrait devoir être prise d’ici deux ans, soit avant le déclenchement des prochaines élections. Si le gouvernement se retire à ce moment-ci, est-ce la mort du projet pétrolier sur Anticosti ? « C’est certain », laisse tomber Normand Mousseau.

J’ai finalement accepté de signer cette lettre parce qu’il s’agit d’un appui significatif à l’opposition au projet sur Anticosti

28 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 janvier 2016 01 h 43

    le monde abandonné a des prédateurs, est ce, ce que nous voulons

    N'est ce pas aberrant qu'un gouvernement ne puisse pas stopper en toute légitimité une compagnie qui pourrait nuire n'est ce pas donner a des prédateurs des pouvoirs exagérés n'est ce pas la cause désafection de beaucoup dejeunes et de moins jeunes en fait dans ce contexte nos gouvernements sont-ils encore des gouvernements va-t-il falloir faire une révolution pour y mette bon ordre, peut on véritablement laisser le monde dans les mains de prédateurs , c'est la question que le monde va devoir se poser avant qu'il ne soit trop tard

    • Robert Beaulieu - Abonné 30 janvier 2016 11 h 14

      Oui M. Paquette, ça prend la révolution dans nos têtes pour réaliser que la structure décisionelle actuelle qui favorise les ''prédateurs'' comme vous dites, n'est pas une loi de la nature et qu'on peut agir pour provoquer le changement.
      Dans notre système le PM à beaucoup trop de pouvoir, tout le monde le sait. S'il fait une gaffe ou succombe aux mauvais intérêts c'est la catastrophe, ex. Pauline Marois avec Martine Ouellette, Yves-François Blanchet et cie. sur l'île d'Anticosti.
      Avec Couillard la liste est longue. Un exemple seulement, l'invalidation du règlement municipal qui protège l'eau pour permettre aux gazières et pétrolières de forer n'importe où, peu importe les conséquences.
      ''Si on veut changer et progresser on peut pas rester pareil. ''
      (Jaques Proulx)

      On peut appuyer le vote proportionel, c'est une amélioration et ça alimente les discussions/prises de consciences des possibilités de transformations bénéfiques sans tout foutre par terre.
      Tôt ou tard on va arriver à la conclusion qu'un plus grand nombre de citoyens bien informés doivent prendre part aux décisions importantes qui nous affectent tous. Le député doit être redevable à une instance locale ou régionale institutionalisée. Robert Beaulieu

  • Patrick Boulanger - Abonné 30 janvier 2016 06 h 51

    J'ai l'impression que le PLQ va réussir à faire mal paraître le PQ avec l'île d'Anticosti (même si le PLQ s'est sali les mains dans ce dossier-là).

  • Raynald Blais - Abonné 30 janvier 2016 07 h 11

    Quel est l'intérêt du superflu?

    Je suppose, sans être devin, que Petrolia n'a plus l'intention d'exploiter des hydrocarbures sur Anticosti après le rapport du CERI. Il ne reste plus au gouvernement qu'à négocier avec Petrolia la résilliation du contrat, une question de gros sous évidemment. Alors pourquoi « des membres du gouvernement ont contacté des groupes environnementaux clairement opposés à l’exploitation pétrolière et gazière sur Anticosti, et ce, dans le but d’obtenir "des appuis" » pour se dissocier complètement du projet de l’île d’Anticosti? Il me semble que ces appuis sont superflus si je ne tiens compte que de la conclusion de cette dispendieuse aventure.

    • Gilles Théberge - Abonné 31 janvier 2016 17 h 39

      Ça m'aparaît clair que c'est ce que veut la Compagnie, des compensations.

      Mais, la question qui se pose, c'est pourquoi leur avoir donné ces droits?

    • Raynald Blais - Abonné 1 février 2016 06 h 33

      Un autre objectif est pourtant visé par le gouvernement par l'appui demandé, c'est celui de peindre en écologiste le premier ministre Couillard. M. Couillard semblerait vouloir « accélérer la transition énergétique déjà entamée afin de s’affranchir des hydrocarbures », lit-on dans la lettre signé par les scientifiques sollicités du milieu de l'écologie. On y lit également que « l’avenir du Québec ne repose pas sur les hydrocarbures », tout droit sorti de sa bouche.

      Les signataires semblent s'être fait piéger tout en faisant reculer la cause de l'écologie au Québec par naïveté envers le politique.

  • Marc Durand - Abonné 30 janvier 2016 07 h 39

    non rentabilité pour Anticosti

    Le rapport GECNo5 qui fixe à 95,50$ les coûts de production à Anticosti, mentionné ci-dessus dans l'article, est entaché d'une erreur que j'ai expliquée dans un mémoire à l'ÉES (http://bit.ly/1KpUdc5). Les coûts seraient en réalité plus du double de cette valeur.
    Il est risqué de ne miser que sur les appuis d'écologistes pour justifier l'arrêt des travaux à Anticosti; cela ne va pas convaincre les chambres de commerce et cela va envenimer encore plus le débat; - chevreuils & écologie - VS - milliard$ & pétrole -perpétue un débat et une opposition mal engagée.
    À la base, il faut ramener aussi de l'avant la pertinence de dépenser des fonds publics dans un mirage créé et entretenu par une poignée de spéculateurs privés. Anticosti n'est pas et n'a jamais été identifié comme un gisement; un gisement doit en premier pour porter ce nom avoir un potentiel technique et économique, ce qu'Anticosti n'a pas (http://bit.ly/1nEsX4Z). Le ministère des finances (http://bit.ly/1HozB7R) a fait une erreur majeure dans son estimé économique; c'est à dénoncer avec énergie.

    • Denis Desmeules - Abonné 31 janvier 2016 10 h 45

      Si on considère le machiavélisme comme une façon de faire des gouvernements et de leurs pouvoirs satellites, il ne serait pas surprenant d'apprendre un jour que la manœuvre de Couillard est la meilleure façon pour Pétrolia de se sortir du fiasco financier annoncé par M. Durand tout en s'assurant de recevoir des millions en compensation du gouvernement, pour bri de contrat. Chez Pétrolia on va négocier la fin de l'exploitation sous la pression des environnementalistes que le gouvernement sollicite.... Et le prix à payer (XX millions) sera facilement avalé par les contribuables québécois !!!

  • Jacques Morissette - Abonné 30 janvier 2016 07 h 41

    Les entreprises privées ont peut-être maintenant vraiment des dents pour poursuivre des États?

    Ce qui ne me surprendrait pas, si l'hypothèse que le gouvernement Couillard a changé un peu sonfusil d'épaule côté enverinonnemental et tenant compte que les compagnies privés ont le pouvoir de poursuivre des États. Lire à ce sujet de Maude Barlow et Ton y Clarke La bataille de Seattle, avec comme sous-titre Sociétés civiles contre mondialisation marchande. Un livre très intéressant.