Le français, non merci

Recruter une forte proportion d’immigrants qui connaissent le français ne suffit pas, il faut choisir parmi les immigrants qui ne connaissent pas le français ceux qui sont les plus aptes à adopter la langue commune, estime l’auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Recruter une forte proportion d’immigrants qui connaissent le français ne suffit pas, il faut choisir parmi les immigrants qui ne connaissent pas le français ceux qui sont les plus aptes à adopter la langue commune, estime l’auteur.

Plus de 200 000 Néo-Québécois, soit 20 % de la population immigrée au Québec, ne parlent pas français. La plupart de ces immigrants, soit 160 000, parlent anglais. En dépit de la sélection prioritaire de candidats connaissant le français — 60 % du total —, l’immigration continue de contribuer au déclin du français, surtout dans la région de Montréal.

C’est ce que signale un portrait des efforts du Québec en matière de francisation et d’intégration intitulé Le Québec rate sa cible. Commandité par la CSN, le Mouvement national des Québécois, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et le Mouvement Québec français, le document exhaustif de 130 pages, rédigé par le chercheur Jean Ferretti de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), s’appuie sur des données du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) et de Statistique Canada ainsi que sur diverses études de chercheurs comme Marc Termotte, Paul Béland, Michel Pagé, Brahim Boudarbat, Gilles Grenier, Patrick Sabourin et Guillaume Marois.

« On dirait que par négligence, le gouvernement du Québec refuse de voir l’impact de l’immigration sur le français à Montréal », a affirmé Jean Ferretti au Devoir.

« La politique migratoire menée depuis 1991 ne permet pas d’atteindre l’objectif du [ministère] de pérenniser le français. Les efforts de sélection ont permis de hausser la part d’immigrants connaissant le français, mais ne sont pas suffisants pour endiguer le déclin du français », écrit Jean Ferretti.

Concurrence linguistique

Le Québec est dans une situation particulière par rapport à d’autres sociétés, note-t-il. « L’adoption de la langue de la majorité par les immigrants ne va pas de soi. À Montréal, la possibilité de vivre dans la langue de son choix et la forte présence des anglophones du Québec créent une situation de concurrence linguistique qui limite les transferts linguistiques vers le français. »

Jean Ferretti cite Paul Béland, qui a démontré que les immigrants de langue maternelle latine ou originaires de la Francophonie, quelle que soit leur langue maternelle, sont enclins à adopter le français, alors que c’est l’inverse pour les immigrants de langue maternelle non latine. Depuis 1971, la proportion des immigrants de langue latine qui adoptent le français a augmenté à 87 %, tandis que le transfert vers le français des immigrants de langue non latine est resté le même en 30 ans, à 15 %.

Ainsi 88 % des Latino-Américains et 90 % des Arabes installés au Québec connaissent le français, alors que plus de 40 % des Chinois et des Sud-Asiatiques ne connaissent pas le français. Dans le cas des Philippins, 58 % d’entre eux ne parlent pas français.

Pour préserver le caractère français du Québec, il importe non seulement de recruter une forte proportion d’immigrants qui connaissent le français, mais il faut choisir parmi les immigrants qui ne connaissent pas le français ceux qui sont les plus aptes à adopter la langue commune, estime l’auteur.

Si le gouvernement du Québec poursuit la même politique en matière d’immigration qu’à l’heure actuelle, le poids démographique des francophones continuera de diminuer. Reprenant les projections des démographes Guillaume Marois et Marc Termotte, les francophones ne représenteraient plus que 75 % de la population du Québec dans 40 ans, contre 82 % en 2006. Si le seuil d’immigration de 50 000 à l’heure actuelle était porté à 65 000 — Philippe Couillard a déjà indiqué son intention d’augmenter le nombre d’immigrants reçus au Québec —, le poids des francophones s’élèverait à 73 %.

De son côté, Marc Termotte évalue qu’avec un seuil de 60 000 immigrants par an, la proportion de francophones sur l’île de Montréal passerait de 52,4 % [donnée de 2011] à 42,3 % en 2056. Ces projections, qui montrent un accroissement de la présence des allophones (de 23 % à 34 %) ne tiennent pas compte des transferts linguistiques au terme de la deuxième génération d’immigrants.

Langue de travail

Jean Ferretti poursuit son portrait en se penchant sur la langue de travail, la francisation des immigrants et le bilinguisme institutionnel du gouvernement du Québec. Après des progrès considérables à la suite de l’application de la loi 101 à compter de la fin des années 70, la part des travailleurs dans la région de Montréal qui parlent principalement le français au travail n’a cessé de diminuer depuis 1989, passant de 85 % à 80 %. Sur l’île de Montréal, ce sont 66 % des travailleurs qui utilisent le français au travail la majorité du temps.

20 % 
C’est la proportion d’immigrants, parmi l’ensemble de la population immigrée du Québec,
qui ne parlait toujours pas le français en 2011. Parmi ces derniers, plus de 111 000 sont arrivés à partir de 1991, dont près de 43 000 entre 2006 et 2011.
43,7 %
La part des travailleurs du secteur privé sur l’île de Montréal travaillant généralement ou uniquement en français au travail est passée de 62,5 % en 1997 à seulement 43,7 % en 2010.

Weil mise sur la promotion

La ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil, estime que la promotion de la francisation est le meilleur moyen de stimuler la participation des immigrants qui ne connaissent pas le français aux cours de français que l’État leur destine.

Dans son édition de mardi, Le Devoir révélait qu’une majorité d’immigrants adultes qui ne connaissaient pas le français à leur arrivée au Québec choisissaient de ne pas suivre de cours de français.

Dans une réaction qui se voulait générale, la ministre a promis que la nouvelle politique d’immigration qu’elle dévoilera ce printemps visera à accroître cette promotion des cours de français et à les adapter aux besoins des immigrants.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a trouvé « inquiétante » la situation de la francisation, tout comme le porte-parole péquiste Maka Kotto. La CAQ propose de rendre obligatoires les cours de français pour les immigrants qui ne connaissent pas le français et de les soumettre à un test de français trois ans après leur arrivée.

Pour Québec solidaire, il ne s’agit pas de faire porter le blâme aux immigrants. « Si on connaît leur réalité un tant soit peu, on sait très bien que les immigrants ne demandent pas mieux que de pouvoir suivre des cours de francisation. Or, il y a des obstacles très difficiles pour les familles », a fait observer Amir Khadir.
46 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 janvier 2016 02 h 07

    Près a tout pour en faire parti

    C'était prévisible, ne sommes nous pas en plein territoire anglos-saxons, le Québec n'est quand meme pas un village gaulois , du moins pas encore, pour penser avoir une attraction plus importante que ces anglos-saxons qui dans le fond utilisent tous les moyens pour y parvenir et ce depuis plusieurs sciecles et ce sans mentionner les procédés , ne dit on pas qu'un nouvel arrivant est souvent près a tous pour en faire partis, qui vous penser sont les gens qui peuplent les provinces de l'ouest, ha! si le roi ne nous avait pas laisser tomber, c'est quand meme nous qui avons explorés ce territoire, combien de villes et de villages ont a l'origine des noms francais, enfin avec l'aide des amérindiens

  • Yves Côté - Abonné 27 janvier 2016 03 h 06

    Quand...

    Quand on vit sur le dos pour ne pas se faire decoiffer, il ne faut pas se surprendre de se faire marcher dessus.
    Vive le Québec libre !

  • André Tremblay - Abonné 27 janvier 2016 05 h 40

    Au pays des aveugles...

    « On dirait que par négligence, le gouvernement du Québec refuse de voir l’impact de l’immigration sur le français à Montréal »
    Ce n'est pas par négligence, mais par une vision idéologique néo-libérale que le gouvernement ne voit pas l'impact de l'immigration. Les politiciens sont aveugles. C'est la raison pour laquelle le borgne est roi. Régardez bien la réaction qu'auront nos inféodés libéraux aujourd'hui à propos de cette nouvelle. Ils vont en profiter pour encore refermer leurs oeillères...et peaufiner leur langue de bois.

    • Robert Beauchamp - Abonné 27 janvier 2016 09 h 33

      Et ces néolibéraux peuvent compter sur l'appui de leurs petits réseaux d'affaires fidèles qui imposent le bilinguisme à leurs commis bas salariés ''en cas qu'on perdrait un client''. Vous en faites pas ils vont déjà ailleurs.
      Ceux qui vont chez vous connaissent le français et le parleraient davantage si vous étiez moins serviles.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 27 janvier 2016 17 h 33

      "L'impact de l'immigration"? Un de ces impacts est de faire baisser les salaires de tout le monde, surtout des faibles salariés. C'est pourquoi l'immigration est si bien vue des Chambres de commerce, des industriels et des financiers.

    • Simon Brosseau - Abonné 29 janvier 2016 07 h 49

      Raymond Saint-Arnaud

      C'est complètement faux.

      Même s'il est vrai qu'à court terme l'immigration peut tendre à la baisse des salaires (augmentation de l'offre de travail et stagnation de la demande), ces nouveaux travailleurs stimuleront l'économie par leur consommation de biens et services. Il y aura donc une hausse de la demande de consommation, ce par quoi les entreprises répondront par une augmentation de leur production, et donc de la demande de travail.

      En résumé, à moyen et long terme, dans le pire des scénarios, l'immigration ne change en rien les salaires, et peut même, dans certains cas et/ou endroit, stimuler leurs augmentations.

      Merci.

  • Yves Petit - Inscrit 27 janvier 2016 05 h 56

    Faisons des enfants

    Compter sur l'immigration pour la survie du français et de notre peuple est illusoire. Si nous voulons vraiment vivre, il nous faut aimer la vie et faire des enfants. Notre histoire nous l'a pourtant prouvée, il s'agit maintenant de le vouloir.

    Je viens des Cantons de l'Est. Nous avons refrancisé cette région, pas en faisant venir des immigrants d'ailleurs, mais bien en occupant le territoire avec nos enfants.

    • Simon Parent-Pothier - Abonné 27 janvier 2016 09 h 06

      Oui, bien d'accord. Faire des enfants et plus que tout aimer et respecter notre langue. Les principaux responsables et garants de la survie d'une langue sont ceux qui la font fleurir. Pisser sur la reine, sur les anglophones et allophone ne fera rien pousser de bon et n'aidera en rien le français en amérique.

    • Jean Richard - Abonné 27 janvier 2016 10 h 19

      Les enfants ne naissent pas en parlant français : ils l'apprennent. Et au Québec, ils l'apprennent mal et nombre d'entre eux passent à l'anglais.

      Les jeunes sont les plus facile à assimiler et les assimilateurs le savent. Aussi, une nouvelle revanche des berceaux n'aura pas l'effet escompté. Par ailleurs, si vous vivez à Montréal, vous pouvez constater une chose, le symptôme d'un malaise : les enfants d'immigrants parlent mieux français que les pure-laine. C'est un peu troublant mais c'est la réalité.

      Une langue en mauvaise santé ne serait-elle pas une langue vulnérable ?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 janvier 2016 10 h 54

      Jean Richard a écrit : "Les enfants ne naissent pas en parlant français : ils l'apprennent. Et au Québec, ils l'apprennent mal et nombre d'entre eux passent à l'anglais."

      Prétendre que l'enseignement présumé déficient du français est responsable de l'anglicisation du Québec est de la foutaise. Le Québec (autrefois à 80% francophone) s'anglicise parce que 60% des Néo-Québécois choisissent de devenir anglophones. On ne peut pas accueillir un demi-million de nouveaux venus par décennie qui s'anglicisent à 60% sans que cela soit un bouleversement démographique.

  • René Bourgouin - Inscrit 27 janvier 2016 06 h 12

    Des questions pour le prochain TLMEP...

    Félicitations au Devoir d'appeler un chat un chat. Le Devoir doit continuer car ce n'est pas dans le «journal-tablette» que vous lirez ce genre d'informations...

    La prochaine fois que Guy A recevra le premier ministre Couillard ou un autre ministre à sa grand-messe du dimanche soir, il pourrait aborder ce sujet avec lui au lieu de surfer sur les généralités et les mondanités...

    • Jean Richard - Abonné 27 janvier 2016 10 h 23

      La grand-messe du dimanche soir avec Guy-A ? C'est donc que vous écoutez la télé d'état fédérale. Or, cette télé fédérale s'est jointe depuis longtemps aux forces assimilatrices. La culture francophone y occupe un espace de plus en plus étroit à la société d'état fédérale.

    • Daniel Lemieux - Inscrit 27 janvier 2016 12 h 22

      Il y a longtemps que TLMEP n'est plus qu'un plateau d'échanges complaisants et louvoyants, vous n'y verrez jamais d'échanges qui ne sont pas déjà « formatés » pour que l'image de la personne invitée soit amochée...