Hors-jeu: Ils étaient frais

Un jour, quand les commentateurs sportifs du monde entier auront de l'imagination, on cessera d'entendre ou de lire qu'on vient d'assister à un spectacle que même un scénariste américain n'oserait pas pondre. Plus cliché encore que le dénouement à la Hollywood, il y a le fait de dire que la réalité dépasse Hollywood. Car si ce n'était pas le cas, je vous le demande un peu, pourquoi organiserait-on du sport organisé? Pour que l'Allemagne gagne 1-0 à la fin?

Ronaldo. Deux autres buts, les deux seuls de la finale de la Coupe du monde, huit au total. Une coiffure qui prouve que tout le talent de l'univers n'est pas gage d'une once de goût, mais un jeu de jambes, un coup du droit et une faculté d'être au bon endroit quand il le faut qui font presque pleurer les six milliards d'entre nous moins gâtés. L'homme dont on parlera avec des trémolos dans les amygdales quand on se remémora 2002, parce que l'Histoire est écrite par les gagnants et parce que l'Histoire considère, comme Luiz Felipe Scolari le soulignait de l'idée qui prévaut au Brésil, que «deuxième ou dernier, c'est pareil». Histoire avec un «H» majuscule comme Hollywood, ne niaisons pas avec le grandiose messieurs dames.

Il y a quatre ans presque jour pour jour, à quelques heures de la finale 1998, Ronaldo, 21 ans, avait été trouvé dans sa chambre, en proie à des convulsions, à moitié sans connaissance (pour reprendre une expression du terroir), la bave aux lèvres, livide et cramoisi à la fois, enfin la totale. Ses coéquipiers venus le chercher étaient persuadés qu'il allait mourir là. Pourtant, quelques heures plus tard, il était sur le terrain. On n'a jamais su ce qui s'était réellement passé, toutes les rumeurs sont venues faire leur tour, craquement sous pression, peine d'amour tragique, problèmes mentaux, et il a été raconté que Nike, méga-commanditaire à perpétuité de l'équipe brésilienne, l'avait forcé à jouer pour des raisons bien connues de visibilité.

Mais ça n'avait rien donné, et la Seleçao s'était fait joliment rincer par la France, 3-0.

Depuis, Ronaldo avait connu toutes sortes de problèmes. Deux opérations majeures au genou pratiquées par le bien nommé Dr Gérard Saillant, de Paris. Pratiquement pas joué pendant le plus clair de trois ans. Plusieurs l'ont dit fini avant même d'avoir commencé. Scolari l'a pris dans son équipe parce qu'il y a des choses qu'on n'a pas le choix de faire dans la vie, et pour faire taire la presse qui l'accusait d'être un suppôt de Satan en préconisant un jeu trop collectif et trop défensif. (Ça n'a pas marché, pour le musellement, mais c'est le boss qui rit aujourd'hui.)

Or voilà, paf, huit buts, et bonjour Hollywood. Considérant le nombre de joueurs dont on a blâmé la fatigue pour expliquer la sortie expéditive de leur équipe, c'est peut-être ça, le truc: rester à l'écart.

Et ainsi se présenter frais. Je vous l'ai dit, c'est l'essentiel: en soccer mondial, quiconque n'est pas frais va s'y faire mettre, au frais.

Et puisque vous m'amenez si gentiment sur le sujet de la mise à l'écart, fût-elle forcée, et de la fraîcheur, je soumettrai humblement en guise d'apothéose ce passage de Folha, un quotidien de Sao Paulo auquel j'avais rompu récemment mon abonnement après m'être brouillé avec le camelot qui prenait pour l'Argentine, mais dont M. Dubé que je remercie de son initiative m'a fait parvenir une traduction, mon portugais étant un peu rouillé.

«On pouvait s'attendre de voir Ronaldo heureux de ce cinquième titre pour le Brésil. Heureux également pour sa pleine récupération après ses blessures au tibia. Mais ce à quoi personne ne s'attendait fut qu'en plein milieu des célébrations, l'attaquant put se rappeler aussi de son abstinence sexuelle.

«Après 40 jours à se concentrer avec l'équipe brésilienne, s'étant fait imposer un régime de célibataire par l'entraîneur Luiz Felipe Scolari, le joueur a déclaré après la partie que les minutes de son abstinence étaient comptées.

«"Je pratiquerai" le sexe dans peu de temps, a déclaré le joueur au quotidien espagnol AS. Cette phrase inusitée de la part d'une personne qui vient de conquérir la Coupe du monde fut suivie d'une question (fort pertinente) sur ce qui est le plus difficile: être champion du monde ou rester 40 jours sans avoir de sexe. Les deux sont très difficiles. Mais ce que je voulais par-dessus tout était être champion du monde, étant donné que l'on peut seulement disputer une Coupe du monde tous les quatre ans», a répondu l'attaquant.

Le débat sur l'abstinence sexuelle des joueurs de la sélection brésilienne durant la Coupe du monde 2002 a dégénéré en une grande polémique au Brésil. Quand il annonça qu'il allait prohiber le sexe à ses joueurs, Scolari fut clair.

«"Celui qui ne peut se contrôler pendant un laps de temps est un animal. Tout le monde est stupéfait par une telle mesure, mais les joueurs pensent la même chose. Personne ne se préoccupe de leurs épouses, qui ont su rester ici 50 jours sans sexe. Alors, elles peuvent s'abstenir et pas eux? J'aimerais bien voir leur comportement si leurs épouses disaient qu'elles ne pourraient tenir autant de temps sans sexe. C'est une situation de deux poids, deux mesures", a déclaré l'entraîneur, en entrevue à Folha, avant de s'envoler pour l'Asie.»

L'Asie dont, du reste, les médias du pays avaient prévenu Scolari de rentrer champion ou chômeur. Et dire que toutes les raisons ont été évoquées pour tenter d'expliquer les ratés de la Seleçao lors de la dernière Copa America (2-2-0), de la Coupe des confédérations (1-2-2) et des qualifications pour la Coupe du monde (9-6-3). Les équipes européennes qui embauchent les joueurs et les forcent à délaisser leur créativité innée, la corruption à tous les niveaux du football brésilien, l'apparition d'écoles de foot, les systèmes trop techniques utilisés par les entraîneurs, même l'urbanisation, qui fait disparaître les terrains de jeu communautaires ou improvisés où les gamins pouvaient exercer leur talent inné.

Et pourtant, ils sont champions du monde, encore, une cinquième fois. De deux choses l'une, ou bien ils sont très très forts et vraiment guidés par Dieu comme les trois quarts d'entre eux le répètent toutes les cinq minutes, ou bien il y a des z'experts qui devraient songer enfin, à une cure de silence.

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En passant, ayez une pensée pour Oliver Kahn, le gardien allemand, qui après un parcours au seuil de la perfection a donné un but bête à Ronaldo (67e) lorsque le ballon lui a rebondi sur la poitrine.

Oui, ayez une pensée pour lui parce que, selon mes sources postées dans le vestiaire de la Nationalmannschaft, lui n'en aura pas pour vous.

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Après tout ce spectacle plus grand que nature, terminons sur une note qui ramène l'humain à son ordinaire et qui prouve qu'on peut être heureux et pogner même si on n'a pas des quadriceps gros comme ça taillés dans le béton armé.

Dimanche, deux heures avant la finale de la Coupe du monde, a eu lieu à Thimpu, capitale du Bhoutan perchée dans les Himalayas, un match entre la sélection bhoutanaise et l'équipe de Montserrat, une île des petites Antilles située près de la Guadeloupe (12 000 habitants). Le Bhoutan et Montserrat occupent les 202e et 203e rangs, le pénultième et le dernier, au classement international de la FIFA. Plus jeune membre de la Fédération, le Bhoutan a déjà perdu 20-0 contre le Koweït, et Montserrat est tenue à l'écart de la compétition depuis qu'une éruption volcanique, en 1996, a recouvert de cendres le seul terrain de foot de l'île.

Devant 10 000 spectateurs, le Bhoutan a gagné 4-0, grâce à trois buts de son capitaine Wangyel Dorji. Dinesh Chhetri a marqué l'autre.

Et je gagerais qu'elles ont toutes deux eu plus de plaisir que les 32 équipes du Mondial réunies.