Primaire du New Hampshire - Kerry confirme sa position; Dean rétrécit l'écart

Nashua — Assise dans les gradins de l'immense gymnase, Leslie Lathrop, une mère de famille, distingue à peine son candidat préféré. «Ce n'est pas grave, dit-elle, je n'ai pas besoin de le voir pour savoir que c'est le meilleur. Tout simplement parce qu'il est le plus présidentiable.» Plus loin, sur un podium dominé par une large bannière étoilée, John Kerry possède l'aisance des favoris. Chemise ouverte et chevelure en bataille, il est là depuis plus d'une demi-heure, mais ne parle pas vraiment politique. Le sénateur du Massachusetts donne plutôt dans la conversation «intime», avec plus de 3000 personnes rassemblées dans le lycée de Nashua, au sud du New Hampshire. Il présente sa femme Teresa, l'héritière de la fortune du ketchup Heinz, plaisante avec Ted Kennedy, le compagnon de toujours venu le soutenir. Enfin, il lance son cri de ralliement: «Je suis ici pour marquer le début de la fin de la présidence de George Bush.»

Quelques minutes plus tard, il se veut prudent: «J'ai besoin de vous jusqu'à la dernière minute, rien n'est joué.»

Depuis plusieurs jours, John Kerry, grand vainqueur du caucus de l'Iowa, est le candidat démocrate qui attire le plus de monde dans le New Hampshire. Mais, à la veille d'une primaire décisive, aujourd'hui, bien malin qui pourrait désigner le vainqueur démocrate dans un État qui a connu son lot de surprises. Si Kerry a régulièrement dominé les enquêtes d'opinion durant toute la semaine, un sondage publié hier par l'institut Zogby n'accordait plus que trois points d'avance au sénateur devant l'ex-gouverneur du Vermont, Howard Dean (31 % contre 28 %), en pleine résurrection. Derrière, John Edwards, le sénateur de Caroline du Nord au physique avantageux, bataillait pour la troisième place avec le général Wesley Clark.

L'une des principales inconnues, c'est la capacité de Dean à remobiliser une campagne sérieusement affectée par sa troisième place dans l'Iowa, il y a une semaine. Avec ses prises de position contre la guerre en Irak et ses coups de gueule anti-Bush, le docteur était apparu comme le phénomène d'avant les primaires, dominant tous les autres candidats. Pourtant, l'Iowa a soudain changé la donne. D'un coup, la passion de Dean a été perçue comme un handicap dans une éventuelle course contre Bush. Kerry, lui, s'est imposé comme le pari le plus sûr. Se présentant comme l'héritier de JFK, dont il partage les initiales, il a mis en exergue ses quelque trente-cinq ans d'expérience au Sénat, ses positions modérées et son passé militaire au Vietnam pour rallier les démocrates à sa candidature.

Politique modérée

Aujourd'hui, toutefois, c'est un «Dean nouveau» qui arpente le New Hampshire. Oublié le fameux «cri» de l'Iowa qui avait vu Dean éructer «qu'il repartait à la conquête de la Maison-Blanche» malgré sa défaite. Dans la ville de New Castle, sur la côte du New Hampshire, l'ex-gouverneur vient se présenter au public dans un hôtel avec sa maman. Le lendemain, c'est sa femme qui l'accompagne. Il n'a pas un mot plus haut que l'autre, passe tout son temps à évoquer la politique modérée qui fut la sienne dans le Vermont. Et prétend être un peu enroué quand on lui demande pourquoi il «semble un peu éteint». «C'est sûr, il s'est calmé, commente Michael Buxton, un instituteur un peu déçu, c'est la loi de la politique. Il faut qu'il donne l'impression de pouvoir être élu. Et honnêtement, cela peut marcher. Il reste le seul qui ait su attaquer Bush de front et régénérer le Parti démocrate. Mais on verra bien, car, ici, c'est toujours très serré.»

Indépendants

Dans le froid glacé du New Hampshire, tous les démocrates courent après deux spécimens d'électeurs particulièrement convoités: les indépendants et les indécis. L'État du Nord-Est a en effet la particularité de tenir des primaires «ouvertes», qui permettent aux indépendants de voter lors des échéances républicaines ou démocrates.

Son appareil photo à la main, Mary Klette dit qu'elle «n'est pas sûre de ce qu'elle va faire». Indépendante et indécise, elle avait voté pour Bush en 2000, «parce qu'elle avait cru en son conservatisme de compassion». Aujourd'hui, elle dit être «dégoûtée» par le président. En ce samedi, elle est d'abord allée voir Wesley Clark, le général qui s'est improvisé politicien en se déclarant le «nouveau leader de l'Amérique». Lui a tout misé sur le New Hampshire et se doit de bien figurer pour continuer. Néanmoins, ce soir, dans un bowling pas très loin de Manchester, la plus grande ville de l'État, Mary n'a d'yeux que pour John Edwards et «elle n'est pas déçue». Monté sur un podium de fortune, mèche blonde parfaitement coiffée, le sénateur de 50 ans joue parfaitement la carte qui est la sienne: celle du candidat populiste qui fait campagne sur un enthousiasme jamais démenti. «Je suis là parce que nous n'avons pas besoin d'une Amérique pour les nantis et d'une autre pour les laissés-pour-compte», assure l'ancien avocat. Dix minutes plus tard, les pompiers viennent lui demander de partir, car il y a trop de supporters entassés dans le bowling. «Non, non, il ne faut pas qu'il s'en aille, il est trop beau, il est trop intelligent», lâche une étudiante, mimant un évanouissement.

«Les candidats repartent à l'assaut pour les dernières heures», titrait hier The Union Leader, l'un des quotidiens du New Hampshire. Et comme s'il n'y avait déjà pas assez d'incertitudes sur l'issue du scrutin, le journal annonçait une sévère tempête de neige pour aujourd'hui, ce qui pourrait encore compliquer les choses. «Il y a deux cas de figure, résumait dimanche soir un mécanicien attendant John Kerry dans le froid, devant une caserne de pompiers, soit Kerry triomphe largement, et c'est réglé. Soit tout le monde est dans un mouchoir de poche, et la course des démocrates à la présidence ne fait que commencer.»