VIH: pas de dépistage pour les médecins

Le ministre de la Santé du Québec, Philippe Couillard, s’oppose à l’idée d’imposer un test de dépistage du VIH aux médecins, mais croit que ces derniers devraient être soumis à un mécanisme de divulgation de nature confidentielle au sein de l’institution qui les emploie.

Le ministre réagissait hier à la révélation qu’une chirurgienne séropositive, le Dr Maria Di Lorenzo, avait pu opérer plus de 2614 patients pendant 13 ans à l’Hôpital Sainte-Justine, sans que l’établissement ne soit informé de sa maladie.
De passage à Baie-Saint-Paul pour une annonce au Centre hospitalier de Charlevoix, M. Couillard a préconisé «la mise en place d’un mécanisme obligatoire de divulgation dans l’institution, de nature confidentielle».
En vertu de ce principe, les médecins seraient tenus de révéler à un comité formé de quelques collègues et à la direction de l’hôpital qu’ils sont infectés par le VIH. Mais pas obligatoirement aux patients.
L’hôpital assurerait ensuite «le suivi de procédures de stérilité» qui devraient être respectées, a précisé le ministre. La Direction de la santé publique du ministère de la Santé et le Collège des médecins ont entrepris des travaux pour préciser les règles à cet égard et ce processus s’accélère, a précisé le ministre Couillard.
Il n’est nullement question d’imposer le dépistage systématique du VIH chez les médecins, a répété le ministre. «Il ne m’apparaît pas soutenable de soumettre tous les médecins à un dépistage systématique de la même façon qu’il ne serait pas soutenable de soumettre tous les patients admis à une procédure [médicale] à un dépistage du sida», a-t-il dit.
De même, la divulgation aux patients du fait que leur chirurgien est atteint du sida apparaît comme une façon «très douteuse de régler le problème», aux yeux de M. Couillard. «Est-ce qu’il y a d’autres médecins qui sont séropositifs? Possible. Est-ce qu’il y a des infirmières? Des policiers? Des pompiers? Des journalistes? Possible. Il faut apprendre à vivre en communauté, si je peux dire, avec le virus et tenir compte des droits des gens», a dit le ministre de la Santé, précisant qu’il fallait apprendre à vivre avec la présence du VIH dans notre société.
«Nous devons avoir de la compassion pour les parents qui sont inquiets, et il faut étendre cette compassion aux personnes dans notre société qui vivent avec cette maladie ou ce virus», a-t-il conclu. En révisant ces règles sur le VIH et la pratique médicale, le ministre reconnaît toutefois que le Québec s’aventure en terrain vierge et avoue qu’il faut être «conscient que nous innovons sur le plan international».
M. Couillard a par ailleurs souligné que l’opinion publique avait changé depuis que les médias avaient révélé le cas de la chirurgienne séropositive. «Au départ, on semblait remettre en question le jugement du médecin lui-même alors que les témoignages récents soulignent son humanité, son humanisme, sa compétence, le fait qu’elle a sauvé de nombreuses vies et qu’elle semble avoir agi de façon extrêmement consciencieuse», a-t-il dit.
Le ministre a d’ailleurs fait le rapprochement entre ce médecin et le Dr Lucille Teasdale qui, après avoir contracté le VIH d’un patient, avait continué à opérer des dizaines de milliers de personnes en Afrique.

La relance des patients se poursuit
À l’Hôpital Sainte-Justine, l’opération de relance s’est poursuivie hier: plus de 1000 nouveaux appels de parents ont été enregistrés, ce qui porte maintenant à 9000 le nombre de demandes d’informations reçues depuis le début de cette opération d’envergure, le 22 janvier dernier.
L’établissement a décidé de lancer cette opération de retraçage après avoir été informé, le 9 janvier dernier, du fait que l’une de ses chirurgiennes, aujourd’hui décédée, était séropositive. Un avis de relance a été lancé auprès de 2614 patients opérés par cette dernière entre 1990 et juin 2003.
En date d’hier soir, quelque 1200 rendez-vous pour effectuer le test de dépistage du VIH avaient été donnés à Sainte-Justine, et un certain nombre dans d’autres hôpitaux, a indiqué hier la direction de l’hôpital. Près de 775 tests de dépistage ont déjà effectués, dont les résultats ont déjà été divulgués dans la plupart des cas aux patients ou leurs parents par des équipes de médecins. La majorité des patients testés avant le week-end ont reçu leurs résultats en 24 heures.
Des résultats gardés secrets?
Par ailleurs, l’Hôpital Sainte-Justine a tempéré quelque peu sa position émise ce week-end, concernant la non-divulgation des résultats de ce dépistage général. La direction a soutenu hier avoir l’intention de dévoiler ces résultats, mais à l’occasion d’une étude scientifique, dont les conclusions seront publiées dans une revue scientifique à la fin du processus.
«Il n’est pas question de dévoiler des résultats au jour le jour, car cela est une affaire entre le patient et son médecin. Quand tout sera fini, une étude globale sera publiée dans une revue scientifique. C’est sûr qu’on va aussi faire un bilan pour le public, mais on se réserve le droit de révéler ou non les résultats des tests», a soutenu hier Sylvie Tessier, porte-parole de l’Hôpital.
À cet égard, la direction invoque l’obligation de confidentialité envers les patients et dit vouloir éviter «une chasse aux sorcières». Selon Mme Tessier, l’expérience vécue à Sainte-Justine constitue un exemple unique au monde, tant par son ampleur, que parce qu’elle implique le dépistage d’enfants et mérite un traitement scientifique.
Concernant la possibilité que des patients du Dr Maria Di Lorenzo ne figurent pas sur la liste dressée des 2614 patients, la porte-parole a indiqué que plusieurs patients opérés en chirurgie d’un jour ainsi qu’à l’urgence avaient été sciemment exclus de l’opération de relance. «Il est possible qu’il y ait eu des erreurs d’inscription parce que les systèmes informatisés étaient moins fiables autour des années 1990. Toutefois certains patients ont été exclus parce que les opérations qu’ils ont subies ne sont pas considérées à risque», a-t-elle précisé.

Avec la collaboration de Robert Dutrisac