L’homme déchu

Amir Khadir n’est pas le seul à ne pas reconnaître en Renaud Lachance cet homme droit et rigoureux qui n’hésitait pas à dénoncer vertement tous les errements dans ses rapports.

Il pouvait même arriver à l’ancien vérificateur général de se montrer exagérément pointilleux, comme la fois où il avait reproché ses dépenses « somptuaires » au président de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), Jean-Guy Chaput, parce qu’il s’était payé une chambre à 1330 $ à Cannes durant le festival du cinéma, alors qu’on sait que les prix y sont notoirement démentiels.

La ministre de la Culture de l’époque, Christine St-Pierre, dont les relations avec M. Chaput étaient orageuses, avait trouvé là un bon prétexte pour le congédier à peine quelques mois avant la fin de son mandat sans même lui donner la chance de s’expliquer.

Quel contraste entre la sévérité de M. Lachance envers l’ex-président de la SODEC et l’indulgence, pour ne pas dire la complaisance, dont il a fait preuve dans son appréciation des méthodes de financement du PLQ ! La métamorphose est consternante.

La note de dissidence qu’il avait tenu à inclure dans le rapport de la Commission Charbonneau laissait déjà perplexe. Après tous ces témoignages plus probants les uns que les autres, comment un homme aussi perspicace pouvait-il nier l’existence d’un lien à tout le moins indirect entre le financement des partis politiques et l’octroi des contrats publics, alors que ce lien sautait aux yeux de tous.

 

Les dernières révélations des collègues de l’émission Enquête sont encore plus troublantes. Les annotations de M. Lachance en marge d’une version préliminaire du chapitre sur le financement des partis, de même que les passages qu’il souhaitait voir effacer, donnent l’impression qu’il voulait faire disparaître du rapport les éléments de preuve qui infirmaient ses propres conclusions.

Soit, le mandat de la Commission n’était pas d’épingler les coupables, mais de découvrir les « stratagèmes ». À cet égard, les témoignages qui ont permis d’établir que l’ex-ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, avait utilisé son pouvoir discrétionnaire pour majorer les subventions permettant la réalisation de projets très lucratifs pour le groupe Roche, gros contributeur à la caisse libérale, étaient très éclairants.

Comment M. Lachance pouvait-il juger « non nécessaire » de souligner dans le rapport les liens presque filiaux qui unissaient le chef de cabinet de Mme Normandeau, Bruno Lortie, et l’ex-ministre Marc-Yvan Côté, alors vice-président de Roche ? Mme Normandeau elle-même a trouvé cette relation si coupable qu’elle a prétendu qu’ils avaient fricoté dans son dos.

Pourquoi aurait-il fallu rayer l’affirmation selon laquelle les sollicitations à cotiser étaient devenues particulièrement pressantes sous la gouverne de Jean Charest, alors que ses ministres ont reconnu d’emblée qu’on leur avait fixé un objectif de 100 000 $ par année ? S’il y a quelque chose de « ridicule » dans cette histoire, c’est bien l’entêtement de M. Lachance à vouloir nier l’évidence.

 

Le ton des courriels échangés entre les deux commissaires ne laisse aucun doute sur l’acrimonie de leurs relations. Manifestement, la juge Charbonneau tombait sur les nerfs de son collègue. Peut-être croyait-il qu’elle faisait une sorte de power trip et qu’il lui fallait tempérer les ardeurs de cette justicière autoproclamée qui s’était donnée pour mission de nettoyer les écuries d’Augias.

Il y a toutefois une grande différence entre la mesure et la censure. Peu importe leurs sentiments personnels, M. Lachance aurait dû faire sienne la réflexion que lui a transmise Mme Charbonneau : « Notre devoir va au-delà de nos différends. »

Elle n’avait pas besoin de lui rappeler que sa dissidence occulterait complètement le contenu du rapport. L’ancien vérificateur général, dont les rapports donnaient toujours lieu à une importante couverture médiatique, savait parfaitement comment réagirait la presse et il a agi en conséquence.

Il est clair que l’auteur de la fuite dont les collègues d’Enquête ont bénéficié voulait s’assurer que les détails de ce sabotage seraient étalés sur la place publique. Les libéraux peuvent toujours crier à la démagogie, mais Bernard Drainville a simplement fait écho à ce que plusieurs se demandent aujourd’hui : est-ce qu’on a dépensé 45 millions simplement pour blanchir le PLQ ?

La Loi sur les commissions d’enquête reconnaît aux commissaires la même immunité et les mêmes privilèges que les juges de la Cour supérieure. En vertu du principe de la séparation des pouvoirs, on ne peut pas les contraindre à comparaître devant une commission parlementaire, ce à quoi les libéraux s’opposeraient de toute manière.

Il demeure que dans l’état actuel du dossier, les apparences pèsent lourdement contre M. Lachance. Dans son propre intérêt, il devrait trouver le moyen de s’expliquer. Autrement, il traînera à jamais la triste image d’un homme déchu.

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