Perspectives - Vendeuse de permis?

Le président d'Hydro-Québec, André Caillé, confirmait avant-hier qu'il songeait à céder le Suroît à General Electric (GE), le fournisseur de la turbine à gaz de cette centrale. Il se pourrait bien que cette négociation, tenue secrète jusqu'à hier, cache l'amorce d'un important règlement hors cour en ce qui concerne les pertes encourues à cause du mauvais fonctionnement des turbines de GE à la centrale de Sainte-Marguerite 3, sur la Côte-Nord.

Hydro ne peut pas vendre la centrale du Suroît à General Electric (GE) parce qu'elle n'existe pas. Pas encore, du moins. Tout ce qu'Hydro-Québec peut céder ou vendre à ce stade-ci, c'est le certificat d'autorisation que devra lui émettre le ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, à la suite du feu vert accordé par le conseil des ministres.

Il y a quelques années, le conseil consultatif d'Hydro-Québec avait accusé la société d'État de blanchir des mégawatts provenant des centrales thermiques américaines, achetés la nuit et revendus le jour sous l'étiquette d'énergie verte. Faudra-t-il maintenant ajouter aux nouveaux marchés d'Hydro-Québec celui de courtier en permis? La question ne relève pas de la boutade et porte à conséquence, notamment pour le ministre de l'Environnement.

En levant le voile sur ces négociations, le président d'Hydro-Québec a insisté sur sa préférence, c'est-à-dire «garder toutes les options ouvertes» dans le dossier du Suroît, dont le public croyait connaître les véritables paramètres. Il serait surprenant que le président d'Hydro-Québec cherche seulement à obtenir un prix plus avantageux de GE sous prétexte que la nouvelle turbine, si performante, n'a pas encore prouvé son efficacité, ce qu'il n'avait pas dit en annonçant l'achat de cette merveille, il y a deux semaines. Il faudrait être obtus pour ne pas voir qu'Hydro-Québec se retrouve en position de troquer un permis, émis dans un contexte où son statut de représentant de la collectivité a fait la différence, contre des enjeux économiques, notamment les 75 millions en pertes de production encourues à la centrale SM-3, où les problèmes des deux turbines de GE ont fait perdre à Hydro-Québec 1,2 térawatt-heure depuis un an.

La centrale SM-3 ne cesse de jouer de malchance. Ce furent d'abord des fissures dans les galeries de la centrale, qui ont requis des travaux de colmatage qui ont coûté 60 millions. Début 2003, les premiers essais de la première turbine de GE — ces deux appareils de 440 MW seront les plus puissants au Québec — ont révélé un bris à l'alternateur, attribué à un problème d'assemblage, a expliqué Christine Martin, d'Hydro-Québec. En mai 2003, d'autres tests sur la deuxième turbine GE ont permis de déceler des fissures dans la roue à eau. Une puissante résonance empêche la turbine de produire plus de 300 MW, ce qui permettra néanmoins d'écouler le surplus d'eau du réservoir, qui s'écoule en pure perte depuis 2001, date à laquelle la centrale SM-3 devait entrer en fonction. Depuis la mi-décembre, les deux turbines ronronnent à 300 MW, soit 260 MW de moins que prévu. GE a accepté de refaire les deux nouvelles roues à eau l'an prochain.

Pour l'instant, Hydro refuse d'entamer des poursuites pour la perte de production de 75 millions: «On ne poursuit pas le chirurgien pendant qu'il opère», a illustré Mme Martin.

La négociation en cours, même si elle concerne une autre division de GE, ne peut pas faire abstraction de cette dette, que la multinationale préférera inévitablement régler par un rabais de tarif sur l'électricité qu'elle pourrait produire au Suroît. Hydro-Québec, sans cet équipement polluant, pourrait faire semblant de ne vendre que de l'énergie verte en faisant oublier qu'elle a lancé et justifié ce projet, poussant comme jamais pour obtenir cette centrale sans laquelle elle ne semble pas pouvoir remplir ses grands réservoirs, désespérément vides.

Mais la cession du Suroît à la multinationale GE ne peut pas se faire sans une autorisation du ministre de l'Environnement.

On peut légitimement se demander si le public, le BAPE et le gouvernement auraient approuvé la construction d'une centrale thermique par GE en sol québécois sans que cette multinationale n'ait remporté un appel d'offres avalisé par la Régie de l'énergie aux fins de combler des besoins collectifs validés par une autorité indépendante plutôt que par le gouvernement, le véritable promoteur du Suroît puisqu'il est l'actionnaire d'Hydro et le percepteur des dividendes annuels. La réponse est à l'évidence un non catégorique. Pourquoi, dès lors, la cession (pour ne pas dire la vente en catimini du Suroît en échange de l'effacement de la dette de SM-3 et autres considérations sur la fiabilité de la turbine à gaz) serait-elle plus acceptable? Poser la question, c'est déjà donner une bonne partie de la réponse.

Le ministre Mulcair ne voulait pas de ce projet. Mais au lieu de proposer un décret de refus et de courir le risque de le voir renversé au conseil des ministres, comme c'est déjà arrivé à un autre titulaire du même poste, il a décidé de parrainer l'autorisation du Suroît. S'il lui était en effet difficile de s'opposer à un conseil des ministres qui ne sait plus où trouver de l'argent, le ministre tient personnellement la plume qui devra autoriser ou refuser le transfert qu'on pourra éventuellement lui demander. C'est là qu'on verra où vont ses convictions, d'autant plus que le besoin du Suroît vient de décroître radicalement avec la fermeture de l'usine d'Alcan à Arvida, ce qui devrait libérer, chez Hydro ou chez Alcan, autour de 500 MW. De quoi combler le trou — jamais prouvé — qui doit nous ramener à la chandelle entre 2007 et 2010.

L'analyse environnementale du projet du Suroît, qui a servi à élaborer le décret, mettait déjà en pièces la justification énergétique d'Hydro-Québec. «Différents calculs, dont ceux du BAPE, contredisent cette hypothèse», affirmait le rapport, publié par Le Devoir. Et, y lisait-on, Hydro-Québec peut combler ce manque passager d'électrons par des importations ponctuelles, quitte à accroître en trois ans sa capacité d'échange, plutôt que d'imposer au Québec un équipement polluant pour une génération. Le rapport finissait par affirmer que le Québec aura besoin de l'électricité puisque le ministère des Richesses naturelles (MRN) l'affirme. Or c'est le jugement du ministère de l'Environnement qui doit primer ici, en vertu de la loi, pas celui des administrés que sont Hydro et le MRN. Et les avantages du projet qu'il autorise doivent dépasser son coût environnemental, ce qui ne peut comporter un deal sur SM-3, au risque d'entacher jusqu'au décret car ces négociations étaient vraisemblablement en cours lorsque le conseil des ministres a autorisé le projet, ce qui ne peut pas ne pas avoir pesé dans la balance...

Le ministre de l'Environnement ferait mieux de perdre sa plume tant que la politique énergétique n'aura pas été revue à la lumière de principes environnementaux dignes d'un véritable plan vert, comme l'existence de solutions de rechange bien réelles dans le domaine de la gestion de la demande, des économies d'énergie et des productions alternatives. Et sans oublier le fait majeur et nouveau qu'est la fermeture de l'usine d'Arvida. Sans oublier le potentiel des interconnexions.

Si le MRN plaide en coulisse qu'Hydro manque d'eau et que seul un Suroît à pleine puissance pendant quatre à cinq ans peut permettre de rétablir l'ancienne marge de sécurité, qu'il force d'abord son administré à ouvrir le dossier pour que le public prenne la véritable mesure de la gestion des réserves nationales d'électricité. Ce serait l'occasion rêvée pour Jean Charest de tenir sa promesse électorale de lancer une commission d'enquête sur la politique énergétique afin de créer, de ce côté-là du moins, un véritable consensus social.