Hommage à Riopelle... et à Rosa Luxemburg

«On pourrait parler de Rosa Luxemburg. Cette femme-là m'intéresse, m'intéresse beaucoup.» — Jean-Paul Riopelle, Entretien avec Gilbert Érouart, 1992.

Jean-Paul Riopelle a été mis en terre il n'y a pas longtemps. Ce jour-là on a planté un homme. C'est ainsi qu'une vie de peintre — une oeuvre — continue à prendre tranquillement racine et à se déployer dans les coeurs et le temps. Depuis son décès, de nombreux articles et témoignages ont salué l'homme et l'artiste. Certains, à cette occasion, ont évoqué l'immense tableau intitulé L'Hommage à Rosa Luxemburg et rappelé l'attachement particulier de Riopelle pour les lettres qu'avaient écrites en prison cette révolutionnaire du siècle dernier.

Quelqu'un meurt, et l'envie vous prend soudain d'aller à sa rencontre. C'est ce qui s'est passé pour moi pendant que les journaux relataient les débats entourant la cérémonie des adieux. J'ai emprunté à la bibliothèque le premier tome du catalogue raisonné qu'a réalisé sa fille, Yseult Riopelle, et regardé longuement, page après page, les oeuvres qui y étaient reproduites. Puis, désirant entrer plus avant dans l'intimité du peintre et de son univers, j'ai décidé de lire à mon tour ces fameuses Lettres de prison de Rosa Luxemburg auxquelles il est toujours fait allusion quand on parle de la grande fresque-hommage qui porte son nom. Une surprise m'attendait là.

Des oiseaux qui se rient des geôliers

«Qu'il ne vous arrive surtout pas ce qui vous est arrivé quand j'ai essayé en vain d'imiter le cri des oies. Imaginez-vous qu'ici, dans le voisinage, il y a quelque part une oie, je veux dire une vraie oie avec des plumes. Elle crie parfois, ce qui m'enchante; cela se produit, hélas! trop peu souvent. Savez-vous pourquoi j'aime tant cela? Je viens de le découvrir: le caquetage des poules ou le coin-coin des canards ont les accents authentiquement maternels et soucieux d'animaux domestiqués depuis longtemps. Mais le cri de l'oie évoque encore tout à fait l'oiseau sauvage, non apprivoisé, qui émigre en hiver vers le sud; il fait songer au vol orgueilleux, à l'appel amoureux par-delà de lointaines distances... En vérité, quand j'entends ce cri inarticulé de l'oie, quelque chose en moi tressaille de nostalgie — la nostalgie de quoi? Tout simplement des horizons lointains du monde. Sacredieu, par tous les diables! que ne puis-je moi aussi voler, loin, loin d'ici, aussi loin qu'une oie sauvage!» (7 octobre 1915)

«Une risée passa sur la rivière, faisant naître des vagues d'écailles sombres sur l'eau tachetée d'un vol de points noirs: c'était des canards sauvages qui, au cours de leur migration, faisaient étape sur la Havel et nous adressaient leur cri assourdi tout empli de nostalgie et d'immensité. C'était une impression étrange et nous restions là, silencieux, comme sous l'effet d'un charme.» (16 février 1917)

Rappelons sommairement les circonstances qui ont vu naître L'Hommage à Rosa Luxemburg. C'est dans son atelier de l'île aux Oies — une des extrémités de l'île aux Grues — que Riopelle a entrepris cette oeuvre. Elle a été peinte dans les semaines qui ont suivi le décès de l'ancienne compagne de Riopelle, la peintre américaine Joan Mitchell, à la fin octobre 1992. Il n'est pas inutile de rappeler aussi qu'au moment où le peintre a appris la mort de son ancienne complice, des dizaines de milliers d'oies, transitant entre Montmagny et l'île aux Grues, venaient tout juste d'entreprendre leur longue migration vers le sud, et qu'une centaine d'oiseaux — dont de nombreuses oies — ouvrent leurs ailes et se posent encore sur ce tableau-là.

Outre les nombreux oiseaux qu'on y trouve, ce qui frappe à la lecture de ces lettres, c'est qu'on y sent — en-deça ou au-delà des privations inhérentes à la condition de prisonnière politique — un éveil, une liberté d'esprit et une attention qui s'exercent autant dans la conscience de soi, les rapports avec les proches, que dans la réflexion politique, un coeur humain qui palpite dans plusieurs de ses dimensions, bref «une vie qui engage la personnalité toute entière», comme elle l'écrit elle-même. N'était-ce pas tout cela aussi qui touchait le lecteur Riopelle? Je serais tenté de le croire.

Messages codés

Étrangement, tous les commentaires que j'ai pu lire sur l'immense tableau insistent sur le caractère codé que revêtiraient les lettres de prison et l'oeuvre peinte par Riopelle. À commencer par son titre, L'Hommage à Rosa Luxemburg, qui serait en partie une fausse piste. Joan Mitchell, surnommée quelquefois Rosa Malheur par Riopelle, clin d'oeil ironique évoquant la peintre animalière Rosa Bonheur, serait selon les commentateurs la véritable et ultime destinataire de l'hommage en question. Rosa, Rosa, Rosam... essayons de ne pas perdre ici notre latin.

Dans un texte publié en 1993, suite à la première exposition de l'oeuvre à la galerie Michel Tétreault, Gilbert Érouart a été le premier à étudier la nature des liens que pouvait entretenir l'oeuvre de Riopelle avec la figure de Rosa Luxemburg. Mais c'était ultimement pour en faire ressortir l'aspect codé, le «caché», Rosa Luxemburg y étant, selon lui, «utilisée comme une sorte de doublure de la vie apparente». Il suggère aussi que c'est le caractère codé de cette correspondance carcérale qui aurait particulièrement fasciné le peintre: la prisonnière politique aurait écrit de cette façon afin de communiquer des messages pouvant échapper à la vigilance de ses gardiens. C'est la thèse que reprendront par la suite les autres commentateurs de l'oeuvre. Hélène de Billy, dans sa biographie de Riopelle, parle du titre comme «d'une sorte de camouflage», d'une «astuce bien trouvée». François-Marc Gagnon, qui a consacré plusieurs études à l'Hommage... (la dernière dans un numéro récent de la revue Parcours), écrit que «s'il y avait hommage à Rosa Luxemburg dans cette grande oeuvre, elle n'était pas la seule visée, ni même, à vrai dire, la première» et reprend à son tour l'idée de l'écriture codée qu'aurait pratiquée l'épistolière: «[...] traitant en apparence de botanique et d'ornithologie, elles recelaient le discours d'une militante organisant de sa prison des réunions ou des manifestations.» La question, pour moi, n'est pas précisément de savoir qui est la première ou deuxième destinataire de l'Hommage... mais de ne pas évacuer trop vite le nom et la personne de Rosa Luxemburg. À toujours parler de lettres codées, on suggère que sans la clé — et cette clé personne ne l'a — ou sans le goût des énigmes, cette correspondance n'a guère d'intérêt.

Pourquoi Riopelle a-t-il pris la peine de dédier son tableau à Rosa Luxemburg, et non à Rosa Bonheur ou à Rosa tout court? Par plaisir du code? Je veux bien. Supposons que Riopelle ait eu le goût de jouer au titre cache-cache. Il existe à ce jeu une loi bien connue: vous voulez que quelque chose passe inaperçu? Laissez-le bien en évidence sur la table. Il y a fort à parier qu'on ira d'abord le chercher sous les meubles. Il me semble que c'est un peu le piège dans lequel tombent la plupart des analyses et commentaires qui ont été publiés jusqu'à présent. Mais Riopelle était bon chasseur, dit-on.

Des lettres qu'on ne lit pas

On parle de l'attachement de Riopelle pour les Lettres de prison, Hélène de Billy suggérant même «qu'il aurait autrefois parcouru les lettres manuscrites chez un collectionneur». Mais ces lettres, qui les a lues? Les historiens d'art ont-ils véritablement fait le voyage dans ces lettres? J'ai peine à le croire. Et, tout en reconnaissant l'intérêt que peuvent avoir leurs analyses et mises en contexte historiques, leur silence quant à la substance même de cette correspondance me paraît incompréhensible. Comment aborder une oeuvre dans sa totalité si on ne saisit pas une des clés que nous tend le peintre lui-même?

«Il faut bien pourtant que j'aie quelqu'un pour me croire quand je dis que j'étais, au fond, faite pour garder les oies et que, si je virevolte dans le tourbillon de l'histoire, c'est par erreur.» (18 septembre 1915)

En restant sur le quai, ils se privent eux-mêmes, il me semble, et leurs lecteurs du même coup, de comprendre en quoi ces lettres ont pu être à ce point une source d'inspiration dans la vie de Riopelle, suffisamment en tout cas pour que leur lecture motive en partie le baptême d'une oeuvre importante. Ces lettres ne sont pas qu'un traité codé de stratégie politique; si cela avait été le cas, Riopelle s'en serait vite lassé. Ce qu'il y a de réellement révolutionnaire dans ces lettres, et qui garde encore aujourd'hui sa charge vive, c'est une grande ouverture, une profonde tendresse pour la vie vivante sous toutes ses formes, cette foi entêtée et ce combat pour défendre une certaine idée de la hauteur dans l'homme: toute bassesse la révulsait. Une gaieté aussi, qui surprend de prime abord mais qui est pour elle quasiment une éthique. Car il ne faut pas se méprendre sur cette figure légendaire des luttes ouvrières, il y a aussi du bonheur chez cette Rosa-là.

«Pour le reste, tâche donc de demeurer un être humain. C'est là vraiment l'essentiel. Et ça veut dire: être solide, lucide et gaie, oui, gaie malgré tout et tout, car gémir est l'affaire des faibles. Rester un être humain, c'est jeter, s'il le faut, joyeusement, sa vie tout entière "sur la grande balance du destin" mais en même temps se réjouir de chaque journée de soleil, de chaque nouveau nuage. Hélas! je ne sais pas la recette qui permettrait de se conduire en être humain, je sais seulement comment on l'est...» (28 décembre 1916)

Et puis, pour reprendre l'expression de Pierre Morency, Rosa Luxemburg a l'oeil américain. Rien ne lui échappe, une coccinelle qui a froid, un bousier mis à mal par une myriade de fourmis, le chant d'un oiseau, la métamorphose d'un nuage, la croissance d'un bourgeon... Cette femme, qu'une police d'État a mis à l'ombre pendant des années, a eu cette force et cette faculté de recueillir et redistribuer la lumière autour d'elle. Un peintre fait-il autre chose?

«Du reste, tout serait bien plus facile à supporter si je n'oubliais pas la loi fondamentale que je me suis fixée comme règle de vie: être bon, voilà le principal! Être bon tout simplement. Voilà qui englobe tout et qui vaut mieux que toute l'intelligence et la prétention d'avoir raison.» (5 mars 1917)

Des messages codés? Vraiment? Eh bien, on se prend à rêver que les agents de la CIA et du SCRS écrivent de cette manière et qu'ils publient un jour leur correspondance.

La prison et la liberté

«Sur ma tombe, comme dans ma vie, il n'y aura pas de phrases grandiloquentes. Sur la dalle de mon tombeau, on ne devra lire que deux syllabes: "zvi-zvi". C'est le cri des mésanges charbonnières que j'imite si bien qu'elles accourent aussitôt.» (7 février 1917)

«Vous le savez, j'espère malgré tout que je mourrai à mon poste, dans une bataille de rue ou au bagne. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu'aux "camarades".» (2 mai 1917)

Huguette Vachon, la compagne de Riopelle, relate ceci dans une page de son journal intime datée d'octobre 1992, peu de temps avant qu'il n'entreprenne son Hommage à Rosa Luxemburg: «Notre petit oiseau mésange à croupion jaune est très actif [...] Jean-Paul est heureux. Tous les matins il parle à l'oiseau dès son réveil.»

Par-delà les différences de contexte et de pratique, le Riopelle des oies et des hiboux, la Rosa Luxemburg des oies et des mésanges partagent, selon moi, un même esprit d'enfance, qualité qui distingue celui qui, chaque jour, commence. C'est cet esprit-là qui permet l'envol et le chant par-delà les murs des prisons et les tranchées de l'Histoire. Riopelle n'avait-il pas rêvé lui-même, un temps, de transformer l'ancienne prison de Québec en une Fondation qui aurait exposé ses toiles? C'est tout ça aussi que figure l'Hommage à cette Rosa Luxemburg, qui, avant d'être un prête-nom pour Joan Mitchell, avait d'abord été pour Riopelle une soeur d'âme; car il ne faut pas oublier que pour un peintre, un atelier, aussi jouissif puisse-t-il être à certains égards, c'est aussi une cellule certains jours.

La charge révolutionnaire d'une oeuvre tient en grande partie à sa capacité de nous mettre en présence du mystère vivant de l'existence, de susciter en nous cette révolution permanente qui consiste à être réellement présent aux autres et à soi-même, de nous donner l'intuition, si peu que ce soit, de ce que Rimbaud appelait la liberté libre. Certaines images de Jean-Paul Riopelle, certaines pages de Rosa Luxemburg ont ce pouvoir. Hommage leur soit rendu pour cela.

- N.B. Les lettres de prison de Rosa Luxemburg ont été publiées chez François Maspero sous le titre J'étais, je suis, je serai.