Sacré printemps

Photo: Valerie Simmons

Costume noir, chemise blanche, crâne rasé comme toujours. Assis sur une chaise face au public, José Navas a les yeux baissés vers le sol, les mains sur les cuisses. Il y a quelque chose d’à la fois très théâtral, très humble et très pudique dans ce tableau.

Lentement, Navas enlève sa veste et son pantalon. Retentissent les premières mesures du morceau Ain’t No Use de Nina Simone (dans l’interprétation de Rudy Stevenson). Les pieds en première position, il marche, avec un rien de cabotinage espiègle sorti d’un cabaret à Broadway, les paillettes constellant sa chemise brillant sur la scène. Il déploie des bras interminables et tourne. Du vif-argent virevoltant, une virtuosité sans aspérités.

Temps d’arrêt silencieux où on le voit se changer, prenant son temps, s’essuyant le visage, donnant à voir sa vulnérabilité. Torse nu en pantalon blanc, il livre un autre solo au son de la Symphonie du Nouveau Monde d’Anton Dvorák, chantée par le choeur de jeunes femmes du Concerto Della Donna.

Dans cette pièce initialement composée pour le film Danse pour la paix, réalisé par Ian Cameron à l’occasion du centenaire des débuts de la Première Guerre mondiale, ses bras et ses jambes, tranchants et effilés, fendent l’air. Autres tours éclairés par des lumières chaleureuses et orangées…

L’écriture du corps est sensuelle, elle échappe aux formatages du genre. Mi-femme, mi-homme, le danseur est magnifique. Les éclairages de Marc Parent, merveilleux et expressifs, mettent en valeur le mouvement.

Mais la gestuelle dans ces deux premiers solos n’est pas des plus inventives et tend à se répéter, tours, coudes qui s’incurvent de dos, bras qui balaient l’espace. On aurait aimé voir plus d’accrocs, plus de prise de risques.

Théâtralité écorchée

Le troisième solo, très court comme les deux précédents, est plus théâtral, accompagné par un morceau de Schubert chanté par un baryton. De profil, José Navas nous observe, d’un regard incisif. Ici, il est plus sombre, plus cerné, moins lisse. Courbé, ramassé, il se meut tel un animal. Le corps tressaillant, il hurle en silence. Comme si un peu de l’esprit du butô infiltrait Le cri de Munch, incarné par les volutes sophistiquées de Navas. On retrouve l’empreinte chorégraphique de Navas, mais elle est habitée, triturée, légèrement torturée dans ce solo fantastique.

Place au quatrième solo d’une quarantaine de minutes, le Sacre du printemps. Il a été recréé par José Navas en 2013 à l’occasion du centenaire de la célèbre pièce de Nijinsky, sur l’invitation du Concertgebouw pour le festival Chacun son sacre à Bruges.

En robe noire au-dessus d’un pantalon de la même couleur, le chorégraphe qui incarne l’Élue du Sacre du printemps, celle qui va mourir pour que la sève monte, évoque le héros de Matrix. Bras au-dessus de la tête, coudes pliés, il brandit les poings. Épique et tragique tableau de courses, de jupe tourbillonnante. Les bras occupent toujours l’espace, mais se font plus angulaires, plus expressifs. Dans un tableau poignant et sensible, ils s’allongent, se dirigent vers le sol, concentrant l’énergie vers le bas, vers la terre.

Après un passage déroutant où Navas berce un bébé improvisé, la tête recouverte de tissu noir, il ôte ses vêtements. Nu comme un ver, éblouissant d’humanité et de beauté, il s’agite, court, se convulse, jambes et bras éloquents. Fantastique point d’orgue, où il est au sommet de son art. Rites dévoile alliage de sensibilité, de délicatesse et de talent que seul un danseur de 50 ans pourrait offrir.

Un très beau Sacre du printemps, avec tout de même quelques longueurs. La somptueuse partition de Stravinsky appelle à une masse d’humains sur la scène, il n’est pas aisé d’habiter seul cette pièce qui a inspiré plus de 200 chorégraphes, devenue véritable rite de passage chorégraphique.

Danse Danse a d’ailleurs présenté l’an dernier celui d’Akram Khan, qui s’était passé de Stravinsky. Les Montréalais pourront aussi faire de leur miel de la reprise de la version animale de Marie Chouinard (1993) en mars 2016. En attendant, on peut aussi voir à la Place des Arts un court métrage en 3D à 360 degrés d’Arno Faure, présentant des extraits de Rites, en marge du spectacle. Mais l’original reste bien plus intéressant.

Rites

José Navas/Compagnie Flak. Éclairages : Marc Parent. Jusqu’au 28 novembre à la Cinquième Salle.