Hydro ignore un projet de centrale urbaine sans pollution

L'inventeur du moteur-roue d'Hydro-Québec, le scientifique Pierre Couture, a mis au point il y a une décennie un projet de «centrale pompée en milieu urbain» qui permettrait de produire en pleine ville de Montréal les 1000 MW de la centrale du Suroît pour une fraction du prix et sans impact environnemental important.

Des scientifiques de l'Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ), affilié à Hydro-Québec, ont remis au Devoir des documents qui expliquent ce projet conçu au début de la dernière décennie, qu'ils qualifient de «véritable percée technologique». Pourtant, ont-ils affirmé, la direction d'Hydro-Québec ne lui a pas accordé l'importance qu'il mérite et, surtout, l'argent qu'il aurait fallu y investir pour l'utiliser au Québec et dans plusieurs grandes villes nord-américaines. De plus, ont expliqué les chercheurs, le recours à ce mode de production en période de pointe aurait sensiblement réduit les rejets de gaz à effet de serre du réseau de production thermique de tout le nord-est du continent. Ces mêmes sources ont émis l'avis selon lequel Pierre Couture est l'objet d'un véritable «boycottage» et, dans certains cas, de tentatives de dénigrement, ce qui expliquerait que des inventions importantes de ce chercheur restent sur les tablettes, tout simplement.

Le Devoir n'a pas pu joindre Pierre Couture pour obtenir des précisions de sa part.

La centrale pompée en milieu urbain conçue par ce chercheur serait composée d'un puits vertical de trois kilomètres de profondeur sur deux mètres de largeur. Ce serait en somme un puits de mine traditionnel, qu'on pourrait creuser avec des taupes mécaniques conventionnelles.

Trois turbines seraient installées à chaque kilomètre de profondeur, de sorte qu'avec un canal d'amenée d'un diamètre aussi minime que deux mètres, les trois turbines pourraient produire de façon optimale quelque 1000 mégawatts (MW), soit un peu plus que les 968 MW que le Suroît pourra produire à Beauharnois en rejetant 2,25 millions de tonnes de gaz à effet de serre par année. Au bout de ce puits profond, plusieurs galeries latérales seraient creusées avec des équipements classiques pour stocker l'eau du fleuve de façon temporaire avant que celle-ci ne soit réacheminée au cours d'eau après les heures de pointe.

La nuit, quand la consommation d'électricité chute à son niveau le plus bas et au moment où les centrales thermiques des États-Unis fonctionnent à 40 % de leur régime optimal, ces centrales produisent des surplus d'électricité peu coûteux, difficiles à écouler et qu'on pourrait acheter pour extraire l'eau des galeries souterraines. Il faudrait 1200 MW pour extraire cette eau qui en aurait produit 1000 par sa chute dans les profondeurs de la terre. Ce coût est beaucoup moins élevé que celui d'une centrale de pointe, qui ne sert en réalité qu'aux moments où la demande porte le réseau hydro-québécois aux limites de sa capacité. «Un tel système nécessite encore des analyses de modélisation et d'optimisation mais repose sur des équipements déjà disponibles sur le marché ou nécessitant un minimum d'adaptation», lit-on dans un document-synthèse de l'IREQ obtenu par Le Devoir.

Selon les documents obtenus, la durée de la construction d'un tel projet serait très courte, ce que recherche précisément Hydro-Québec avec son projet polluant du Suroît. Le coût équivaudrait au cinquième seulement de celui d'une centrale classique, d'où son grand intérêt économique, sauf peut-être pour le lobby industriel, affamé de projets, qui salive à la perspective des 550 millions de dollars éventuellement dépensés pour construire la centrale du Suroît.

Enfin, une centrale pompée de type urbain pourrait être dotée de trois réservoirs souterrains. Le premier pourrait servir à écrêter la pointe de la demande, soit le matin et le soir. Le deuxième pourrait même servir à fournir de l'énergie garantie ou à prix garanti alors que le troisième pourrait servir en situation d'urgence, comme une immense batterie de secours en plein coeur de la métropole.

Avec un tel équipement de production, note le rapport de recherche, la puissance de cette centrale souterraine serait disponible sur demande «en moins de dix secondes» lors d'une situation d'urgence ou dans le but d'équilibrer le réseau. Un autre avantage de ce projet, c'est qu'il ne requiert aucune ligne de transport parce qu'on peut le construire sur les lieux mêmes de la consommation, à la porte du réseau de distribution. En réalité, rien n'empêcherait d'en construire plusieurs le long du Saint-Laurent, à Trois-Rivières ou à Québec, car le débit minimal du fleuve — 3000 mètres à la seconde en étiage — ne serait affecté que marginalement par une prise d'eau de deux mètres de diamètre. Sans compter que l'eau serait par la suite réacheminée au fleuve sans avoir été altérée après que son énergie et celle de la gravité terrestre auraient été transformées en électricité. Enfin, il ne serait aucunement question de sacrifier un site touristique exceptionnel en raison de sa chute d'eau ou d'ajouter au fardeau des gaz à effet de serre du Québec. Le projet pourrait même donner lieu à des crédits dont profiterait éventuellement Hydro-Québec pour annuler les GES de ses barrages.

Dans les années 70, Hydro-Québec avait jonglé avec deux projets de centrale pompée. Le premier devait être situé dans les gorges de l'actuel parc de la Jacques-Cartier. Il a été mis de côté après ce qui a été l'une des premières grandes batailles environnementales du Québec moderne. La deuxième centrale pompée devait être construite aux portes de Montréal selon un modèle assez similaire à celui optimisé par le chercheur Pierre Couture. Ce projet de 1000 MW aurait été implanté à l'île Charron.

La firme Dessault, conceptrice du projet, proposait de faire chuter à 600 mètres de profondeur une quantité d'eau beaucoup plus importante. Les déblais de ce projet, soit 800 000 mètres cubes pour le puits et dix millions de mètres cubes de pierre pour les galeries-réservoirs, auraient été entreposés dans une carrière de l'est de Montréal. Le projet plus récent de Pierre Couture exigerait, selon les sources du Devoir, environ dix fois moins de matériel à excaver: en effet, en utilisant moins d'eau en raison d'une chute cinq fois plus importante, il minimiserait grandement les déblais à extraire du sous-sol.

Comme Hydro-Québec prétend que le Suroît servira aux besoins du Québec pendant les deux ou trois ans où elle appréhende un déficit de production d'électricité, une centrale de pointe suffirait en principe à combler cet écart. Évidemment, la chose serait différente si, malgré le discours sur les besoins imminents du Québec, Hydro souhaite alimenter les Américains, déjà en situation de surplus d'électricité thermique, avec une centrale comme le Suroît, qui laisserait aux Montréalais la pollution, aux Québécois un surcroît de gaz à effet de serre et au ministre des Finances les millions de dollars des ventes américaines ainsi qu'une part des profits accrus de Gaz Métropolitain pendant que les barrages, en grande partie vidés pour mener la lutte contre le déficit budgétaire, se rempliraient de nouveau, tout doucement.
1 commentaire
  • Bertrand Bouchard - Inscrit 22 janvier 2004 11 h 31

    Dormir au gaz

    Merci M. Francoeur des judicieux et percutants textes concernant Hydro-Québec. L'attitude de cette Société d'état, tout comme celle de son PDG M. Caillé, est absolument révoltante ces temps-ci. Nos politiciens, le ministre de l'environnement, tout le monde dort au gaz?!