Urgences: le mal empire

Les dizaines de millions de dollars, les rapports et les plans élaborés depuis huit ans n'auront pas réussi à avoir raison des attentes interminables dans les urgences du Québec. Des données recueillies par Le Devoir montrent que, depuis 1995, les séjours de plus de 48 heures dans les urgences du Québec sont en croissance constante et ont presque triplé dans l'ensemble des régions.

Malgré tous les efforts déployés ces dernières années et les sommes faramineuses investies par les gouvernements, la proportion de patients qui poireautent dans les corridors des urgences atteint aujourd'hui des sommets inégalés. Particulièrement dans la région de Montréal, où le taux des séjours de plus de 48 heures est aujourd'hui jusqu'à 3,4 fois plus élevé qu'en 1995.

Selon des chiffres tirés d'une banque de données provinciales gérée par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), au moins 7 % des patients reçus pour des problèmes de santé physique ou mentale dans l'ensemble des urgences du Québec ont attendu plus de 48 heures avant d'être admis en 2002, alors que ce taux ne dépassait pas 2,6 % en 1995.

L'escalade observée au cours des huit dernières années se vérifie dans plusieurs régions du Québec, mais plus particulièrement pour les régions de Montréal, de la Montérégie et de Lanaudière, qui remportent la palme des urgences les plus achalandées.

À Montréal, la proportion de séjours de plus de 48 heures, qui n'était que de 3,5 % au début de 1995, a bondi à 5,9 % en 1999, puis à 9,5 % en 2000, et à 11,5 % à la fin de 2002. Selon les plus récents chiffres obtenus de la Régie de Montréal, cette croissance s'est poursuivie en 2003, où les attentes de plus de 48 heures ont atteint en moyenne 11,6 %.

Même portrait en Montérégie, où la part des séjours de plus de 48 heures, après avoir chuté de 2,7 % en 1995 à 1,1 % en 1998, a bondi à 11,4 % au cours de l'hiver 2002. On vit la même situation dans la région de Lanaudière, avec un taux passé de 3,7 % en 1995 à 8,4 % au deuxième semestre de 2002.

Mince consolation, les chiffres compilés par l'Institut national de santé publique montrent toutefois que quelques rares régions échappent à cette montée en flèche inéluctable de l'attente dans les urgences.

Ainsi, la région de Laval, qui récoltait la pire performance au Québec au début de 1995 avec un taux mirobolant de 20,4 % de séjours excessifs, affiche aujourd'hui un bilan plus qu'enviable. Après avoir longtemps oscillé autour de 10 %, la proportion de cas de plus de 48 heures à la Cité de la santé de Laval, qui est le seul hôpital de la région, a depuis été réduit à 2,2 %, selon la banque de données de l'INSPQ.

La région de Québec, malgré l'importance de sa population, échappe aussi à cette tendance lourde et s'en tire mieux que la plupart des autres régions, avec un taux de séjours de plus de 48 heures qui ne dépassait pas, en 2002, 2,4 %.

Un coup de barre a aussi été donné dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, où le pourcentage des séjours excessifs a été ramené de 3,2 % en 1995 à moins de 0,8 % en 2002, soit le plus faible score au Québec à l'exception des très faiblement peuplées îles de la Madeleine (0,6 %).

La région de Chaudière-Appalaches, avec un taux minime de 0,9 %, présente aussi l'un des meilleurs tableaux au Québec. Malgré leur situation de centres régionaux importants, l'Estrie et la Mauricie ont réussi à maintenir jusqu'ici le nombre de patients en attente depuis plus de 48 heures dans leurs urgences en deçà de la barre des 3 %.

Les résultats sont plus mitigés dans la région de l'Abitibi-Témiscamingue (4,7 % en 2002) et de l'Outaouais (7 %), où, au fil des ans, on commence dangereusement à se rapprocher, sinon à dépasser la moyenne provinciale de 7 %.

Plus ça change, plus c'est pareil?

Interrogé sur ces piètres résultats, le nouveau président du Centre de coordination nationale sur les urgences (CCNU), le Dr Jacques Bachand, ex-directeur des affaires médicales à la Régie régionale de la santé de l'Estrie, a reconnu que cette détérioration s'expliquait par plusieurs facteurs. «Il y a eu au cours des dernières années une diminution importante du nombre de lits de courte durée dans plusieurs régions et la transformation du réseau n'a pas été achevée», dit-il, sans compter l'impact combiné du vieillissement de la population et de la pénurie infirmière.

À son avis, la solution aux problèmes des urgences se trouve plus que jamais dans «un changement de la culture médicale» et un arrimage de la mission des hôpitaux, des CLSC, des centres d'hébergement et des cabinets de médecin. «Il faut transformer notre façon de donner des services et travailler ensemble; c'est ce qui sera favorisé lors de la création de réseaux locaux de services intégrés. La solution à l'engorgement se trouve la plupart du temps à l'extérieur de l'hôpital», affirme ce dernier, arrivé en poste en août dernier.

Selon Sylvie Berger, coordonnatrice adjointe au CCNU, pas moins de 25 millions ont été investis bon an mal an depuis 2000 pour résoudre l'engorgement dans les urgences. «Cela n'a pas réussi à compenser l'augmentation de la demande. Cela a juste aidé à rendre la situation moins pénible», reconnaît-elle.

Depuis leur arrivée au pouvoir, les libéraux ont injecté pas moins de 25 millions dans les urgences, comme l'avait fait avant eux le gouvernement de Bernard Landry. Dans leur programme, les libéraux s'étaient aussi engagés à vaincre l'engorgement des urgences en permettant aux hôpitaux de rouvrir des lits fermés pour cause de restrictions budgétaires. Selon nos informations, certains hôpitaux se sont prévalus de cette mesure depuis l'automne.

Les tout premiers chiffres de 2004 ne permettent pas encore de dire si cette douloureuse tendance de la hausse des séjours excessifs se poursuit dans les urgences du Québec.

Selon Mme Berger, la situation s'est améliorée au cours de l'automne dans certaines urgences de la région de Montréal et le Dr Bachand parle quant à lui «d'améliorations encourageantes» dans quelques urgences de la Montérégie et de Montréal.

Vérifications faites, depuis le début de l'année, les hôpitaux Maisonneuve-Rosemont et Santa Cabrini, qui ont vu le nombre de leurs civières récemment augmenter, affichent de meilleurs rendements qu'à pareille date l'an dernier. Toutefois, la situation demeure difficile à l'Hôtel-Dieu, malgré l'ajout de 16 civières, et très difficile à l'hôpital Notre-Dame, où le taux d'occupation oscille fréquemment autour de 200 %.
1 commentaire
  • Benoît Tremblay - Abonné 21 janvier 2004 07 h 41

    Urgences bondées: Prévention à long terme pour une médecine intégrée

    Devant l'éternel constat d'engorgement des salles d'urgence il est nécessaire d'injecter des fonds à court terme.

    La création de réseaux locaux intégrés afin de faciliter un travail d'équipe contribuera à court et moyen terme à améliorer la situation, sinon à empêcher qu'elle se dégrade encore plus.

    La solution la plus importante à mettre en application dès maintenant est de développer de réels programmes de prévention primaire s'adressant à toute la population:développer une culture de responsabilisation face aux abus de toutes sortes pour diminuer l'impact du stress sur la santé des jeunes et moins jeunes, pour les générations à venir.

    Pour y arriver une collaboration scientifique devra se faire entre les tenants de la médecine officielle moderne et ceux des médecines naturelles afin de répondre impérativement aux besoins essentiels de la population. Cela permettra de retrouver un meilleur équilibre entre la technologie et l'aspect humain des soins de santé.

    Des solutions existent...