Perspectives - L'Iowa a eu peur de Dean

Dans quelle mesure Howard Dean demeure-t-il un candidat «viable» à l'investiture démocrate présidentielle suivant sa cuisante défaite aux caucus de l'Iowa? Les observateurs supputaient intensément la question hier à la lumière de la victoire-surprise du sénateur du Massachusetts, John Kerry, dont la percée vient crever l'aura d'invincibilité qui entourait jusque-là le Dr Dean.

La course ne fait pourtant que commencer et le jugement des démocrates du petit État agricole de l'Iowa n'a qu'une importance relative. «La culture politique de Des Moines n'est pas celle de New York», signale John P. Burke, politologue à l'université du Vermont. Reste que, totalement étranger à la défaite depuis son entrée en politique il y a une vingtaine d'années au Vermont, M. Dean vient d'échouer son tout premier test des primaires, ne récoltant que 18 % des voix, loin derrière M. Kerry (38 %) et le sénateur de la Caroline du Nord, John Edwards (32 %). Et ce, malgré les avantages marqués dont il dispose au chapitre du financement et de l'organisation. Résultat d'autant plus remarquable que la population de l'Iowa s'est dans le passé prononcée massivement contre la guerre en Irak, cheval de bataille principal de M. Dean. C'est, en particulier, un échec pour son inédite «campagne par Internet» dont on attendait qu'elle soit un formidable instrument de mobilisation de la base militante. À moins d'une semaine de la primaire du New Hampshire, «Dean est dans une position très précaire», tranche Peverill Squire, politologue à l'université de l'Iowa. Les sondeurs ne l'avaient absolument pas prévu.

Comment expliquer si éclatante victoire pour un John Kerry qui, il y a encore trois semaines, dormait dans les sondages? Question de style plutôt que de contenu, disait hier M. Burke au Devoir. «À l'usure, le ton agressif de M. Dean a pu finir par déplaire aux électeurs pleins de civilité de l'Iowa.» À tel point que les enquêtes d'entrée des urnes indiquaient lundi soir que c'est M. Kerry, et non M. Dean, qui l'a emporté parmi les démocrates antiguerre.

C'est aussi une question d'«electability», comme disent les Américains. Vétéran décoré de la guerre du Vietnam, politicien expérimenté, candidat rassurant de l'establishment, M. Kerry a mené une campagne modérée et projeté l'image d'un homme qui a des chances de battre George W. Bush, affirme à l'AFP le politologue Allen Litchman, spécialiste de la présidence américaine. Ce qui n'a pas été, à l'évidence, le cas de M. Dean. Pour plusieurs démocrates, ce dernier a commencé à voir son étoile pâlir le mois dernier, après avoir affirmé que la capture de Saddam Hussein n'avait pas rendu les États-Unis plus sûrs.

Les résultats dans l'Iowa sont à peine digérés que l'attention se tourne vers la primaire qui se tient mardi prochain au New Hampshire, où la lutte devient subitement plus ouverte. Personne toutefois n'ose préjuger de l'impact qu'auront ou n'auront pas les caucus de l'Iowa sur la suite des événements. Du reste, depuis 1972, les deux États ont choisi des gagnants différents dix fois sur 13. Pour mémoire, George W. Bush avait remporté l'Iowa en 2000 et perdu au New Hampshire aux mains de John McCain.

En l'occurrence, la course mettra en présence un quartette nouveau d'aspirants principaux, après la défection hier du représentant au Congrès, Richard Gephardt, arrivé loin derrière en quatrième position, dans l'Iowa: les sénateurs Kerry et Edwards, l'ex-gouverneur Dean (toujours meneur dans les sondages) et le général à la retraite Wesley Clark, qui avait décidé de faire l'impasse sur les caucus de l'Iowa pour garder ses forces en vue de la primaire du New Hampshire.

M. Dean s'est engagé à répétition à participer aux primaires dans les 50 États de l'Union, d'ici la convention démocrate de juillet prochain. Le candidat continuait hier de jouer les batailleurs, tandis qu'à son quartier général de Burlington, le porte-parole Garrett Graff s'employait à minimiser la défaite. Sauf qu'hier, dans l'avion qui transportait M. Dean à Portsmouth, au New Hampshire, l'un de ses conseillers, cité par The New York Times, reconnaissait que le candidat se trouvait maintenant dans une situation de vie ou de mort politique. S'il ne termine pas au moins deuxième, disent certains, il quittera la course.

Le professeur Burke, qui compte voter pour Bush à la présidentielle, croit que dans l'immédiat la présence de trois ou quatre candidats capables de lui tenir tête bénéficie stratégiquement à Howard Dean. «Il ne veut pas d'une lutte entre pro et anti-Dean», dit le spécialiste. Pour l'instant, leurs affrontements ne nuisent pas aux démocrates auprès de l'électorat américain: un sondage Washington Post/ABC indiquait hier que 46 % des répondants voteraient pour un candidat démocrate — quel qu'il soit! — si la présidentielle avait lieu maintenant, contre 48 % pour M. Bush, qui prononçait hier soir un discours sur l'état de l'Union en forme de campagne électorale.