La justice américaine réclame Vito Rizzuto

Le FBI a décapité hier l'une des plus importantes familles du crime organisé au monde, en mettant sous les verrous les têtes dirigeantes du clan new-yorkais Bonanno, identifié à la mafia sicilienne, et en réclamant l'extradition de son présumé soldat numéro un au Canada, Vito Rizzuto, arrêté en matinée à son domicile de Montréal.

La justice américaine considère Victor «Vito» Rizzuto comme «le plus influent membre de la famille Bonanno au Canada» et «le parrain de la mafia italienne à Montréal». Elle réclame l'extradition de l'homme de 57 ans pour un triple meurtre commis à New York, en 1981.

La tuerie visait à expurger la famille Bonanno de capitaines déloyaux, qui désiraient renverser le patron de l'époque, Philip Rastelli. Les trois victimes, Alphonso Indelicato, Phillip Giaccone et Dominik Trinchera, avaient été amenées dans un restaurant de Brooklyn sous un faux prétexte, le 5 mai 1981.

Selon les documents du Département américain de la justice, Vito Rizzuto et trois autres tueurs se seraient cachés dans un garde-robe, une arme à la main et un masque de ski sur le visage. Ils auraient attendu le signal de Gerlando Sciascia (l'homme de liaison entre les familles de New York et Montréal) avant de bondir sur leurs victimes. Rizzuto aurait tiré le premier sur Trinchera. Indelicato aurait reçu trois balles alors qu'il tentait de fuir. Giaccone s'est retrouvé le dos au mur, où il aurait été tué à bout portant.

En quelques secondes, le restaurant était «couvert de sang», selon le témoignage de l'un des tueurs, Salvatore Vitale, qui est passé aux aveux en février 2003, devenant l'un des plus importants témoins de la Justice américaine dans la kyrielle de procès intentés contre les membres du clan Bonanno.

Le clan Bonanno décapité

L'opération d'hier ne visait pas que Vito Rizzuto. Elle s'est soldée par l'arrestation de 27 membres et associés de la famille Bonanno, incluant son actuel chef par interim, Anthony Urso, et son lieutenant, Joseph Cammarano. Dix-huit personnes, incluant Rizzuto, sont accusés de 15 meurtres ou tentatives de meurtres. Des accusations de gangstérisme, complot pour meurtre, extorsion, jeu illégal et prêt usuraire s'abattent également sur les membres du clan Bonanno.

«Cette affaire constitue un revers majeur pour le crime organisé. Ça nous a permis de résoudre plusieurs causes importantes de meurtres et de faire de la famille Bonanno une espèce en voie de disparition», s'est réjoui Raymond W. Kelly, le commissaire de la police de New York.

Les enquêteurs n'ont donné aucun répit à la famille Bonanno. Depuis mars 2002, 70 des membres ou associés du clan ont été traînés devant les tribunaux, pour répondre entre autres de 23 accusations de meurtre, tentative de meurtre et complot pour meurtre. Six membres de la famille Bonanno ont accepté de collaborer avec les autorités américaines.

Des documents du Département américain de la justice, déposés en soutien de la demande d'extradition de Vito Rizzuto, révèlent d'ailleurs que trois transfuges de la famille Bonanno sont prêts à témoigner contre lui. Deux d'entres eux auraient assisté à la fusillade du 5 mai 1981, tandis qu'un troisième attendait à l'extérieur.

Un agent du FBI, William Andrew, est également prêt à déclarer sous serment qu'il a vu Vito Rizzuto, à New York, le lendemain du triple meurtre, en compagnie de Joseph Massino, Gerlando Sciascia et Giovanni Liggamari.

Massino aurait commandé les meurtres, selon les déclarations à la police de Salvatore Vitale, son beau-frère. Massino agissait à l'époque comme le bras droit de Phil Rastelli et veillait sur ses intérêts pendant que le parrain purgeait une peine de prison. Massino est aujourd'hui considéré comme le chef de la famille Bonanno, mais un chef en eaux troubles puisqu'il devra subir deux procès séparés pour gangstérisme, complot pour meurtre et meurtre, dont celui de Sciascia, en 1999 à New York. Jusqu'à sa mort, Sciascia a été considéré par les policiers canadiens comme l'homme de liaison entre la famille Bonanno et ses représentants au Canada.

Le cadavre d'Indelicato avait été retrouvé peu de temps après la tuerie, sur un terrain vacant du quartier Queen's. Les corps de Phillip Giaccone et Dominik Trinchera n'ont jamais été retrouvés. Après la tuerie, Vitale serait resté seul avec Massino dans le restaurant de Brooklyn. Le sale travail de nettoyage serait revenu à Dominick «Sonny Black» Napolitano et Benjamin «Lefty Guns» Ruggiero, deux figures du monde interlope dont le célèbre agent double du FBI, Joe Pistone, alias Donnie Brasco, avait réussi à gagner la confiance.

À la suite de cette purge, Brasco a hérité du «contrat» d'assassiner le fils d'Indelicato, Bruno, qui avait eu la brillante idée de ne pas se présenter à la rencontre du 5 mai. Brasco, personnifié par Johnny Depp dans un percutant film de Mike Newell, a infiltré la famille Bonanno de 1976 à 1981. Il n'a jamais exécuté la commande sur Bruno Indelicato, pas plus qu'il n'a pu retrouver les auteurs du triple meurtre de Brooklyn.

Rizzuto, l'intouchable

Vito Rizzuto a comparu brièvement en Cour supérieure du Québec hier afin que son avocat, Loris Cavalière, puisse obtenir les détails de la demande d'extradition présentée par la justice américaine. Il n'a pas offert de résistance lors de son arrestation, en matinée, à son domicile de l'avenue Antoine-Berthelet. Il restera en détention jusqu'à sa prochaine comparution, le 6 février.

La justice canadienne n'avait jamais réussi à l'ébranler. Son dossier judiciaire est quasiment vierge, exception faite de condamnations pour avoir troublé la paix en 1965 (25 $ d'amende), et pour avoir comploté pour mettre le feu à l'immeuble de son beau-frère en 1972 (deux ans de prison). Accusé à deux reprises de trafic de drogues, il a bénéficié d'acquittements coup sur coup. Rizzuto se défendait tout récemment d'une accusation de conduite avec facultés affaiblies en Cour municipale. Il est maintenant passible d'une peine de 20 ans de pénitencier, aux États-Unis, si la justice canadienne consent à son extradition et s'il est reconnu coupable à l'issue d'un procès.